Textes et articles

FEMMES

Décidément, l’air du temps est à la hiérarchisation des douleurs. Les Noirs mettent en avant l’esclavagisme des siècles précédents et le racisme des temps présents. Des cris de singe descendent des tribunes des stades de sport du monde entier. Des crétins, guère inspirés, jettent des peaux de banane aux sportifs de couleur.

Les Arabo-musulmans dénoncent l’islamophobie ambiante. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le croyant musulman pratiquant se sent épié, surveillé. Il est désormais perçu, à son insu, tel un terroriste en sommeil, un djihadiste potentiel, capable à tout moment de crier : « Allah Akbar ! »

De leur côté, les Juifs subissent toujours de multiples stigmatisations. D’autant plus que certains, sous l’alibi bien commode de l’antisionisme, versent dans l’antisémitisme.

Pour ma part, je n’oublie pas les méfaits séculaires et universels du patriarcat et du capitalisme. Je retiens que, quelle que soit l’époque, quel que soit le lieu et quelle que soit la confession, être une femme et pauvre signifie une vie de calvaire sur terre.

Aussi bien, cet écrit est un soutien éternel à toutes les femmes d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui.

© Youssef Jebri, avril 2025.

LES MOTS DE L'OUTRANCE

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Mince !... Zut !... M…. !... F… c…. !... La gradation est tangible. L’auditeur ou le lecteur sent la colère monter.
L’auteur contrôle son personnage ; choisit les mots justes, ceux qui expriment au plus près sa pensée. Son héros retient ses mots ; contient sa colère. Il ne s’emporte pas facilement. Le personnage a du vécu ; il a des heures de vol au compteur.

Aussi bien, lorsqu’il laisse éclater sa colère – rassurez-vous cela se produit de loin en loin –, tout le monde se tait. Chacun se fait discret et cherche à laisser passer l’orage.

Notre personnage a une autre qualité. Même dans une colère noire, ses mots demeurent réfléchis, précis, à la portée chirurgicale.
Toutefois, l’individu ne fait jamais dans l’excès. Alors toute le monde l’écoute sans moufter. Bien mieux, pendant ses harangues, son regard croise, ici et là, des hochements de tête approbateurs. Souvent, des murmures d’adhésion bruissent.
Notre personnage est souvent écouté car il dit la vérité ; décrit les faits et ses mots ne sont jamais ceux de l’outrance.
Dans sa bouche, nous n’entendrons jamais : la justice française « assassine la démocratie » ou Emmanuel Macron est un dictateur. Pour lui, celui-ci est un libéral autoritaire. Il ne parlera pas de « république des juges » car il n’aboie jamais avec la meute.

En revanche, nous l’entendons souvent expliquer, avec moults exemples – n’est-ce pas François Fillon, n’est-ce pas Nicolas Sarkozy, n’est-ce pas Marine Le Pen ?! – pourquoi un homme ou une femme politique qui gère des fonds publics doit faire preuve d’une probité exemplaire. À ses yeux, ceux et celles qui fautent doivent en payer les conséquences et non faire montre d’outrance. Il nous rappelle que ce sont justement leurs mots de l’outrance qui mettent en danger la démocratie française, du moins ce qu’il en reste.

© Youssef Jebri, avril 2025.

INTERNATIONAL

International

À écouter et lire les discours des responsables politiques de la planète, les huit milliards de Terriens que nous sommes vivons tous dans des États parfaitement démocratiques. Partout, les droits humains et les libertés fondamentales seraient respectés. Partout, il n’y aurait que progrès social, justice fiscale, partage du capital et du temps de travail.

Ces affirmations erronées clamées à longueur d’année dans les médias et sur les réseaux sociaux pourraient prêter à sourire. Toutefois, le cœur n’y est pas ; n’y est plus ! Comment croire en ces inepties quand des millions de vie se perdent chaque année, faute de pain, de soins et bien souvent à cause de l’appât du gain ? Comment applaudir à ces propos quand, sur les cinq continents, quel que soit le régime politique, des individus croupissent en prison ou vivent la persécution et subissent la répression pour s’être opposés au pouvoir en place ?

Nos gouvernants et leurs communicants ne pratiquent pas que la langue de bois. Ô ! que non. Désormais, ils usent de « fake-news » et n’hésitent pas à dévoyer la vérité en s’appuyant sur la crédulité, voire l’ignorance, de leurs gouvernés.
De nombreux États-uniens sont convaincus que le républicain Donald Trump est un démocrate, un indéracinable protecteur de la Constitution états-unienne. Pour preuve, ils le réélurent pour un second mandat à la Maison-Blanche.

Vladimir Poutine jouit de la même image auprès de ses concitoyens. Le désormais sempiternel président russe œuvre pour son peuple affirment les médias mainstream du pays.

Xi Jinping n’est pas un autocrate aux yeux d’une majorité de Chinois. Selon la presse locale, le secrétaire général du Parti communiste chinois consacrerait toute son énergie à édifier une démocratie à la chinoise.

En France, Emmanuel Macron, qui conclut son second mandat de président de la république, a dirigé le pays à coups de 49.3, d’états d’urgence en tout genre et de tirs de LBD pour faire taire les contestataires. L’héritage de ses dix années passées à l’Élysée : l’état d’urgence dilué dans le droit commun, la vidéo-surveillance généralisée et une police qui ne veille pas sur les citoyens mais qui les surveille.

Alors que dire de Recep Tayyip Erdogan qui, en Turquie, emprisonne ses opposants ; d’Abdelmajid Tebboune, le chef de l’État algérien, qui embastille un écrivain, coupable à ses yeux d’« atteinte à l’intégrité territoriale » du pays ? Avec quelles armes ? Des livres et des mots !

Que dire du roi du Maroc, riche à milliards alors que des millions de Marocains vivent en dessous du seuil de pauvreté ?

Cessons d’être dupes. Soyons lucides. La planète est entre les mains d’une bande d’autocrates avides de pouvoirs politiques et économiques. Partant, les combats ne peuvent pas être locaux. Nos luttes doivent être globales, internationales.

© Youssef Jebri, avril 2025.

ELLE EST PARTIE

La Mama
Depuis quelque temps, j’ai sciemment déserté ce lieu. Lecteurs, lectrices, réguliers ou d’un jour, ne m’en voulez pas. J’ai toujours tant de réflexions et d’histoires à partager avec vous.

J’ai cessé momentanément d’alimenter ce lieu car j’ai consacré les premières semaines de cette année 2025 à accompagner ma mère… À l’accompagner dans son ultime voyage. La Mama est partie. Sans souffrir. Paisiblement.
Il ne me reste plus que des souvenirs, des plus lointains aux plus récents. Quelques-uns sont tristes, voire sombres ; mais fort heureusement, la plupart demeureront à jamais joyeux, empreints de sourires et de franches rigolades.

Au Maroc, à la fin des années 1980, elle n’hésita pas à divorcer de mon père. Elle ne refit jamais sa vie, optant courageusement pour le statut toujours vilipendé de femme divorcée.
En France, des milliers de militants, de camarades et de personnes à la rue purent goûter son couscous. Elle le préparait avec joie, entrain et une envie réelle de partage. Eux le dévoraient goulûment mais toujours avec plaisir.
Lorsqu’elle me voyait me préparer pour aller participer à une manifestation, une action ou rejoindre une ZAD, elle me disait souvent : « Si j’avais encore la force physique, je viendrais avec vous ! » Elle savait qu’en tête de cortège, nous étions – et nous le sommes pour l’éternité – déterminés à créer un monde solidaire et égalitaire. Résignée, elle lâchait : « Faites ce que vous avez à faire mais faites attention à vous. »
Face aux grenades lacrymogènes, aux coups de matraque, aux tirs de LBD, aux violences policières, aux arrestations, aux gardes à vue, aux poursuites judiciaires que nous subissons, elle répétait à l’envi, avec son accent truculent : « J’aime le Maroc, mais je n’aime pas la police du Maroc ! J’aime la France, mais je n’aime pas la police de la France ! » Au vrai, ma mère n’aimait pas la police et l’armée. ACAB jusqu’au bout des doigts la Mama !

Croyante, musulmane pratiquante, ma mère avait une foi œcuménique et généreuse. Pour preuve, à son enterrement, furent présents des hommes et des femmes de toutes croyances, y compris des athées, l’auteur de ces lignes en tête.
Elle souhaita être enterrée là où elle décéderait. Elle fut inhumée en France, un pays qu’elle aima avec force et sincérité. Le pays pour lequel son père se battit lors de la Première guerre mondiale. Et elle en était fière.

La Mama est partie ; nous laissons seuls à devoir faire face aux coups de boutoir portés à nos aspirations de davantage de solidarité, de partage et d’entraide.
Elle n’aimait ni Trump ni Poutine, ni Macron ni Mélenchon, ni les Le Pen ni Ben Laden. Quant au roi du Maroc, elle dénonçait : « Il n’a jamais rien fait pour moi. »
Ne t’inquiète pas la Mama, on continue le combat.

© Youssef Jebri, mars 2025.

DE NOS INSTINCTS GRÉGAIRES

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Quand deux personnes se rencontrent pour la première fois, souvent, l’un des deux – voire les deux à la fois – s’interroge sur le lieu de naissance de l’autre. Au bout de deux ou trois phrases de politesse convenue, la question fuse : « Où êtes-vous né ? »

Parfois, l’interrogation est formulée dans des variantes plus affirmatives. « Vous venez de quelle région ?! » « Vous êtes de quelle origine ?! »
Les formules changent mais le questionnement est le même. L’autre est-il des miens ou s’agit-il d’un de ces étrangers, forcément nés ailleurs, aux mœurs si différentes, si étranges.

La famille, les siens, les proches, la communauté rassurent autant qu’ils flattent nos instincts grégaires. Ils contribuent à nous renvoyer à nos origines, notre nationalité, notre lieu de naissance, nos croyances, etc. Sciemment et à notre insu, ils nous essentialisent et éludent l’individu si singulier que chacun est. Le sportif noir ou basané qui concourt pour une nation européenne continue d’être perçu comme une « anomalie ». Par trop souvent le commentateur se sent obligé de préciser qu’il est de telle ou telle origine.

Je me suis toujours méfié de ceux et celles qui n’ont que des « Shalom mon frère » ou des « Salamalikoum ma sœur » à la bouche. Ceux-là, généralement, n’œuvrent guère pour la paix et la fraternité. Depuis fort longtemps, je préfère « camarade », bien plus sobre, universel, non-genré et séculier.

© Youssef Jebri, décembre 2024.

« TONTON BOUALEM »

Tonton_Boualem
Depuis le 16 novembre, Boualem Sansal est détenu par les autorités algériennes. L’homme de lettres serait coupable d’« atteinte à la sûreté de l’État ».

En 1998, Boualem Sansal, alors encore haut-fonctionnaire algérien, fit parvenir son premier tapuscrit aux Éditions Gallimard. L’accueil fut enthousiaste. Un an plus tard, le roman « Le serment des barbares » était dans toutes les librairies. Je me souviens avoir dévoré l’ouvrage. Je pris une claque. Une claque, non de celles qui vous assomment, vous couchent au sol. Non, une de celles qui vous réveillent, vous bougent, vous mettent en action. À l’époque, je n’avais encore rien publié. J’écrivais encore dans mon coin.
Avec ce premier ouvrage, Boualem Sansal démontrait que pour un artiste – et l’écrivain est un artiste – l’engagement est un « service militaire obligatoire ». La formule est d’Albert Camus pour qui Boualem Sansal a toujours eu beaucoup d’estime. Elle convient parfaitement à Boualem Sansal. En effet, celui-ci se mit à écrire et à donner à lire des textes afin de dénoncer le pouvoir algérien, autoritaire et comprador, et l’islamisme qui envahit l’ensemble de la société algérienne et, au-delà, celles de tous les pays arabes.

« Le rôle de l’écrivain […] ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut pas se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. », déclara Albert Camus en recevant, en 1957, le prix Nobel de littérature. Définitivement le plus camusien des écrivains algériens, Boualem Sansal a depuis fort longtemps fait sienne cette définition du rôle de l’écrivain, et de l’artiste plus généralement.

Je n’appartiens pas à la même génération que Boualem Sansal. Près d’un quart de siècle nous sépare. Mais, parfois, on se sent proche d’individus plus âgés ou ayant vécu à une autre époque.
Pour ma génération d’écrivains nés en Afrique du Nord et exerçant leur art dans la langue française, Boualem Sansal, à l’instar d’Arezki Mellal, Rachid Mimouni, Tahar Djaout, est notre grand-oncle. Notre « Khali », notre tonton. Un digne successeur de Kateb Yacine et Driss Chraïbi, ces libres-penseurs à jamais des phares dans des étendues infinies d’obscurantisme.

Selon certains, Boualem Sansal flirterait avec l’extrême-droite et serait islamophobe. Si dire que l’islam politique, donc l’islamisme, est incompatible avec la démocratie fait de vous un islamophobe ; alors à la suite de Boualem Sansal, je suis islamophobe.
Boualem Sansal n’est ni un révolutionnaire ni un altermondialiste. Dommage. En revanche, c’est un libre-penseur. Point. Et c’est déjà beaucoup. Et seuls les régimes autoritaires emprisonnent les libres-penseurs.

Conclusion, une adresse au pouvoir algérien : « Telkou Khali Boualem », « Libérez tonton Boualem ».

© Youssef Jebri, novembre 2024.

PARIS-CASABLANCA ET VICE VERSA

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Le voyage officiel du président Emmanuel Macron au Maroc, à la fin du mois d’octobre, fut très suivi par les médias français. De leur côté, les réseaux sociaux ne furent pas en reste. Pendant trois jours, la France vécut à l’heure et au rythme du Maroc.

Comme d’habitude, les clichés furent de sortie. Les regards et les commentaires condescendants et paternalistes abondèrent.

Les éditorialistes et les experts en tous domaines – sauf du Maroc et des relations franco-marocaines – passèrent leur temps en digression concernant les membres de la délégation française. Que d’analyses sur la tenue vestimentaire des uns et des autres ! La présence de celle-ci ou celui-ci était-elle légitime ?

Des péroraisons à foison qui permettent d’éviter d’aborder les sujets qui fâchent ; ceux des droits humains, du partage des richesses, des libertés fondamentales, de la corruption et de la répression des voix dissidentes.

Lors de ce voyage, comme toujours, il ne fut question que de contrats, d’accords commerciaux, de partenariats économiques, de coopération diplomatique et de reconnaissance de l’annexion par le Maroc du Sahara occidental en totale contradiction avec le droit international.

Cette visite du président de la République fut une promotion du libéralisme économique et un soutien à l’autoritarisme politique du pouvoir marocain.

Au nom des intérêts français, le droit des peuples à l’autodétermination fut foulé aux pieds et la liberté d’expression oubliée.

À mon grand regret, comme bien souvent, aucune voix ne s’est faite porte-parole de ceux et celles qui, au Maroc, luttent, militent pour l’avènement d’un régime politique démocratique.

Ainsi, nous n’avons pas pu entendre ce Marocain qui constate à ses dépens :

« Parce que je suis marocain, je suis selon la loi un musulman.

Parce que je suis marocain, je ne dois en aucun cas critiquer le Coran.

Parce que je suis marocain, mes parents m’ont circoncis
Sans me demander mon avis.

Parce que je suis marocain, pour les miens, je suis un musulman à vie.

Parce que je suis marocain, la justice m’interdit
De dessiner des caricatures du Prophète
Et de parler d’amour tel un poète.

Parce que je suis marocain, je me dois de croire en Allah
Alors que lui ne pense pas souvent à moi.

Parce que je suis marocain, en écrivant cela,
Je me risque à une fatwa.

Parce que je suis marocain, de retour au pays,
Je serai condamné à la prison
Pour atteinte à la religion.

Parce que je suis marocain, je n’ai pas le droit d’aimer.

Parce que je suis marocain, l’amour hors mariage m’est prohibé.

Parce que je suis marocain, je dois supporter
Les appels du muezzin en pleine nuit.

Parce que je suis marocain, je dois affirmer
Que le Maroc est un beau pays.

Parce que je suis marocain, je n’ai pas le droit
De déclarer que mon pays
Est tout sauf une démocratie.

Parce que je suis marocain, je n’ai pas le droit
De rire de Mohammed VI,
Ni de son père, ni de son fils.

Parce que je suis marocain, je suis un sujet de Sa Majesté
Et nullement un citoyen jouissant de sa liberté de penser.

Parce que je suis marocain
Je n’ai pas le droit de me déclarer républicain.

Parce que je suis marocain, je dois baiser la main du roi.

Parce que je suis marocain, je dois accepter que
Certains soient au-dessus des lois.

Parce que je suis marocain, je me dois de considérer
La question du Sahara occidental réglée.

Parce que je suis marocain, je dois récuser
Le droit aux peuples à s’autodéterminer.

Parce que je suis marocain, je sais qu’en écrivant cela,
Je serai montré du doigt.

Parce que je suis marocain, justement,
Je l’écris et le crie à qui veut l’entendre.

Parce que je suis un être humain avant d’être un Marocain,
Je revendique le droit de penser différemment.
Parce que je suis un être humain avant d’être un Marocain,
Je refuse de sacrifier ma liberté et ma dignité »

Eut-il été possible que le président de la République évoquât ces sujets, dits sensibles, avec un monarque 1er entrepreneur de son pays, une des plus grandes fortunes mondiales selon le magazine Forbes et aux méthodes autoritaires ?

Au vrai, à y regarder de plus près, le roi Mohammed VI et le président Emmanuel Macron ne sont pas si différents. Au moins, deux points communs les unissent. D’une part, ils ont une même vision économique et financière du monde. Le monarque régnant est un redoutable homme d’affaires et le président français eut une brillante carrière de banquier d’affaires. D’autre part, leurs méthodes de gestion de leurs nations respectives se fondent sur l’autoritarisme politique.

Les sept années de présidence d’Emmanuel Macron se caractérisent par un autoritarisme décomplexé. Des réformes impopulaires adoptées malgré les contestations et les mobilisations citoyennes ; des forces de l’ordre qui répriment avec brutalité et acharnement les manifestants ; une police qui matraque, éborgne, mutile et se comporte telle une milice au service d’un pouvoir de moins en moins démocratique. Le fut-il un jour ?

In fine, à Paris ou à Casablanca, ni dieu, ni maître. Ni président, ni roi. Ni guerre des genres, ni guerre des races. Un rêve : en finir avec la lutte des classes. Un objectif : un monde égalitaire et solidaire. Une seule issue : la rue.

© Youssef Jebri, novembre 2024.

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BINATIONAL

Binational

Depuis l’été 1999, je suis ce que les médias et le grand public qualifient de « binational ».

En échangeant ma carte de séjour contre une pièce d’identité, je croyais, naïvement, pouvoir participer au débat national. À ma grande déception, j’ai découvert que beaucoup de mes nouveaux concitoyens estiment que toute critique émise par un naturalisé est une forme d’insolence et un manque de reconnaissance. Ils répètent, à l’envi : « C’est un ingrat ! Voilà comment il remercie la France qui l’a accueilli à bras ouverts ! »

Sous couvert d’intégration, ils me suggèrent ouvertement et avec insistance de changer mes opinions. Je leur réponds qu’en aucun cas naturalisation ne signifie renonciation à être soi, aliénation du moi.

Je me suis déplacé de la case « immigré forcément étranger » à celle de « Français de la diversité ». J’ai changé de statut mais je demeure le même individu, plein d’interrogations.

Devenir Français, était-ce un droit ou un dû ? Ai-je pour autant renié ma nationalité marocaine ? Ai-je pris ou ai-je acquis la nationalité française ? Suis-je chez moi, autant ici que là-bas ?

Ils sont nombreux à m’inviter à m’asseoir pour contempler la mer, ou à défaut la rivière et à me taire. Parfois, ils ont la gentillesse de m’inviter à prendre la parole, à faire entendre ma voix. Dans ces cas-là, je dois le faire avec le sourire et uniquement pour dire : « Merci de m’avoir reçu et accepté de que je fasse ma vie parmi vous ! Promis, je passerai inaperçu ; je serai un individu effacé, sans personnalité, tout cela pour ne pas vous déranger ! »

Tel un bateau confronté à une mer en furie, chahuté à bâbord et à tribord, j’avance dans la vie. Je tente de faire opposition avec mon corps, avec mes mots surtout. Et si par malchance ou inadvertance, je percute un obstacle, j’essaye coûte que coûte de garder le cap, de ne pas dévier de mon chemin. Sans ambages, ici, je le dis. Marocain, je le suis ! Marocain, je le reste ! Français, je le suis devenu !

Dès lors, quel passeport présenter à l’aéroport pour pouvoir embarquer ? Le vert ou le rouge ? Quel que soit mon choix, le douanier me perçoit soit, comme un traître, soit comme un renégat, limite hors-la-loi.

Des deux côtés de la Méditerranée que de fois n’ai-je pas entendu et vu de jugements hâtifs, de comportements excessifs, de quolibets et de préjugés.
En terra d’accueil, même naturalisé, l’immigré continue d’être perçu comme un étranger. Dans son pays de naissance, il passe pour un félon, coupable de trahison à la nation.

Lorsqu’il s’agit d’un sportif de niveau international, les esprits chauvins, toujours prêts à en débattre, s’échauffent : « Pff ! Il a changé de drapeau pour quelques euros ! » L’athlète a tout intérêt à gagner des médailles ; car dans son nouveau pays, certains ne manqueront pas de lui rappeler que s’il a été naturalisé, c’est uniquement pour monter sur les podiums et récolter des trophées. S’il échoue, ne réalise pas des exploits et n’obtient pas les résultats espérés, il deviendra bien vite un sportif et un citoyen de seconde zone ! S’il remporte des championnats, bat des records grâce à la sueur de corps et n’enfile que des médailles d’or autour de son cou, il aura intérêt à chanter la Marseillaise au moment de l’hymne national. Plus que les autres, il doit démontrer son attachement à la nation en hurlant « qu’un sang impur abreuve nos sillons ». S’il ne le fait pas, il y aura immanquablement un commentateur, à l’esprit peu sportif, pour le signaler.

Sur les deux rives de la Méditerranée, la jalousie, le déni du droit à autrui de faire un choix différent du sien, le patriotisme exacerbé, la condamnation et la négation de la diversité s’érigent en valeurs sûres d’un nationalisme au moins aussi dangereux que l’islamisme.

© Youssef Jebri, octobre 2024.

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LIRE ET ÉCRIRE

Lire_et_ecrire

Notre époque appartient à celles et ceux qui « scrollent » vite, très vite, le plus vite possible. Il n’y a pas de temps à perdre. Pouce ou index, quel que soit le doigt utilisé, le geste nécessite de la dextérité. Réagir, oui mais le premier et sans oublier de le clamer : « Prem’s » !

Consciemment, libres et volontaires, nous participons, chaque jour, à cette course à l’information, guidés par nos émotions et poussés par nos quêtes d’indignations. Le doigt sur l’écran, la souris entre les mains, nous sommes sur le qui-vive ; toujours prêts à cliquer, commenter et partager.

Chaque jour, des centaines d’images et des dizaines de milliers de mots défilent sous nos yeux. Un tweet remplace une « story » ; une vidéo succède à une publication. Pour aller plus vite encore, les formats sont de plus en plus courts. L’information devient un produit jetable et les événements sont rarement mémorisés, plutôt aussitôt oubliés. La semaine dernière, c’est loin et le siècle dernier appartient déjà à la préhistoire.

Les faits-divers et la vie privée des personnages publics remportent haut la main cette course frénétique au clic. La faim, la misère, les dénonciations de l’exploitation et l’injustice n’attirent que peu de vues. L’indignation est une émotion qui ne remplace nullement la réflexion quant à nos responsabilités dans l’évolution des sociétés dans lesquelles nous vivons.

Si l’indignation est salutaire, l’argumentation est nécessaire. Aussi bien, continuons de lire et écrire ; car cela rend libre.

© Youssef Jebri, octobre 2024.

DE LEUR VIVANT

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La chute fut vertigineuse et la claque douloureuse. Nul besoin d’arbitre pour le décompte ; le K.O fut évident. Aujourd’hui encore, je demeure décontenancé. Moi, l’immuable agnostique et l’indéracinable laïc, j’avais aimé cet homme, Henri Grouès, un abbé, l’abbé Pierre.
L’homme pour qui j’éprouvais le plus grand respect fut, tout au long de sa vie, un prédateur sexuel. Je suis saisi d’un sentiment de dégoût à l’endroit de cet individu, présenté comme si bon, mais finalement si minable. J’éprouve également un sentiment de colère vis-à-vis de ceux, nombreux, qui savaient mais qui gardèrent le silence. Un silence complice. J’en veux aux responsables de la fondation abbé Pierre, d’Emmaüs et de l’église catholique.

Les révélations sur la vie de l’abbé Pierre nous questionnent. Qui sont vraiment les hommes et les femmes dont nous sommes fans ? Lorsqu’ils décèdent, nous nous empressons de publier sur nos réseaux sociaux des messages toujours dithyrambiques, des « RIP » laudateurs. Pour ma part, je ne fais que rarement partie du cortège des pleureurs.
Pourtant, bien souvent, nous ne connaissons que bien peu de choses sur leur quotidien, leur vie de tous les jours, leur intimité et leurs jardins secrets.
Bien plus, de leur vivant, nous les ignorons et les oublions dès qu’ils ne sont plus sous le feu des projecteurs ou qu’ils se tiennent à l’écart des buzz et des tapages inhérents à la vie publique et médiatique de notre époque.

Nombreux sont les individus qui nous firent ou nous font vibrer. Toutefois, un critère distingue ceux qui font partie de mon Panthéon des autres. Ce critère est humain. Au-delà de ses qualités indéniables de journaliste sportif, Didier Roustan, décédé en ce mois de septembre, était un gentil, dans le sens le plus noble de ce terme. Henri Grouès, l’abbé Pierre, lui, ne l’était pas.

De leur vivant, je voudrais dire mon immense respect à Jean-Amadou Tigana, Jean-Michel Larqué, Damien Saez, Ignacio Ramonet et Amin Maalouf. Immenses par leurs talents et accessibles par leur gentillesse. Et nous savons tous qu’il est si dur d’être gentil.

© Youssef Jebri, septembre 2024.

LA FIN DU MONDE ET LA FIN DU MOIS

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Le Bien et le Mal. Le Yin et le Yang. L’homme et la femme. La vie et la mort. L’enfer et le paradis. La terre et le ciel. L’eau et le feu. Noir ou blanc. Oui ou non… Les sociétés humaines s’appuient sur une vision dichotomique de l’existence.
Partant, d’aucuns affirment qu’il y aurait, d’un côté, ceux qui œuvrent pour sauver la planète. Ceux-là trient leurs déchets ; possèdent un véhicule électrique ; « décarbonent » leurs voyages et déplacements ; produisent de l’électricité photovoltaïque ; mangent « bio » ; sont souvent végétariens, végétaliens ou végans et consomment couleurs locales, en circuits courts, du producteur au consommateur.
De l’autre côté, nous aurions ceux qui, chaque mois, se démènent pour joindre les deux bouts. Dès le 15 du mois, bien souvent avant, ils s’endettent pour payer les factures, faire des courses et affronter les aléas de la vie : le joint de culas qui lâche, la machine à laver qui tombe en panne, un licenciement économique, une caution à payer, des frais de santé à avancer, etc.
Ceux qui subissent, au quotidien, les violences du système capitaliste savent que la pauvreté et la précarité rendent difficile de tendre la main à son prochain. Dès lors, comment prétendre œuvrer pour sauver la planète ?
En effet, la faim empêche de penser à la fin du monde. Quand on crève de faim, demain c’est déjà loin. Alors, la tête dans le guidon, le dos courbé à force d’être obnubilé par les assiettes désespérément vides, on rêve de consommer enfin à sa guise. On a faim d’opulence et n’aspire qu’à en finir avec la résilience.
Ainsi, selon cette vision binaire de la préoccupation écologiste, ceux qui s’inquiètent de la fin du mois, quelles que soient leurs origines, appartiendraient tous aux classes populaires. Tandis que les personnes sensibles à la fin du monde seraient essentiellement blanches et issues des classes aisées ou moyennes supérieures.

Ceux qui opposent la fin du mois et la fin du monde n’ont assurément jamais mis les pieds dans une zone à défendre (ZAD), un squat solidaire ou participé à des rassemblements ou des actions écologistes.

Il n’y a pas que des bourgeois-bohèmes (bobos) ou des jeunes gauchistes fils à papa. Il y a des Mohammed, des Farid, des Adama, des Jean-René, des hommes et des femmes, des Claudine et des Amina, des jeunes, des anciens, des retraités, des personnes à l’abri du besoin, d’autres qui galèrent. Il y a ceux qui n’ont rien et néanmoins ne s’en portent pas moins bien. Mais n’est-ce pas cela justement l’esprit écologiste : la nécessité de vivre sobrement, non de manière imposée, mais de façon voulue et décidée par soi ?


© Youssef Jebri, juillet 2024.

2002-2024 : QU’AVONS-NOUS FAIT ?

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Avril 2002, souvenir inoubliable. Cruel. À l’écran, les mêmes images se succédaient, leitmotiv improbable. Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national, un raciste et un antisémite multi-condamné par la justice, accédait au second tour de l’élection présidentielle. J’avais 28 ans et, devant mon téléviseur, ce dimanche soir-là, j’ai pleuré comme un enfant.

Nous nous mobilisâmes. Partout en France, de gigantesques manifestations réunirent des millions de participants. Tout sauf Le Pen et son parti de haine. Mêmes les plus indéracinables abstentionnistes mirent leur bulletin de vote dans l’urne. Jacques Chirac fut élu avec un score record dans l’histoire de la Ve république.

Depuis, qu’avons-nous fait ?

Rien ! Nous n’avons rien fait. Non ! Pardon. Nous avons laissé faire ceux qui nous séparent, scindent et rejettent et tourné le dos à tout ce qui nous unit, nous fait aimer ce pays, qu’il nous ait vus naître ou non.

Nous oubliâmes nos points communs et insistâmes sur nos différences.
Nous remplaçâmes la lutte des classes par la lutte des races et le choc des civilisations. Pour faire court, certains suivirent Ben Laden, Daech et tous les fous d’Allah et d’autre Bush et tous ceux qui rêvent de nouvelles croisades.
Les comportements et les réflexes se firent plus grégaires. L’humour devint communautaire et la mode vestimentaire une manière d’afficher ses convictions religieuses.

La façon de voter changea également. Depuis lors, on ne vote que rarement pour élire. Non ! On vote pour faire barrage. On vote contre. On vote pour punir. On vote pour essayer. Au mieux, on vote par défaut ; on ne vote plus par conviction.

Pour ma part, cela fait longtemps que mon bulletin n’entre plus dans l’urne. Néanmoins, le 30 juin et 7 juillet 2024, j’espère que ceux qui auront décidé d’aller voter feront leur choix et donneront leurs voix par adhésion. En âme et conscience. Conscients de l’importance de leurs décisions.

Enfin, et surtout, encore une fois, gare aux lendemains désenchantés des jours de fête.


© Youssef Jebri, juin 2024.

RÉSISTANCE

Resistance

Depuis fort longtemps déjà, des hommes et des femmes de toutes les nations, des cinq continents, constatent qu’il n’existe aucun État véritablement démocratique. Partout, et depuis toujours, le sexisme, le racisme, l’antisémitisme distillent leur venin. Je mets au défi quiconque capable de citer un pays où il n’existe pas de corruption, de malversations, d’abus de biens sociaux et de clientélisme.
Connaissez-vous un pays où le peuple souverain gère les affaires de la nation dans l’intérêt de toutes et tous ?
Il n’y en a pas !

Partout, des élites se sont accaparées le pouvoir. Ici des financiers sans scrupules, là-bas des religieux haineux, ailleurs des nationalistes rétrogrades imposent leurs lois à des masses d’individus qu’ils maintiennent dans l’ignorance et la dépendance, les turpitudes et la servitude.
Partout, le déni du droit à autrui de faire un choix diffèrent, le patriotisme exacerbé, la condamnation et la négation de la diversité s’érigent en valeurs sûres d’un nationalisme au moins aussi dangereux que le fanatisme religieux.

Depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, et la dislocation du bloc communiste, des hommes et des femmes prétendent qu’il n’existe qu’un seul modèle de société ; celui fondé sur le libéralisme économique. « Consommez, faites du business, mais surtout pas de politique ! Et si jamais vous commettez l’imprudence de vous y intéresser, nous saurons vous faire rentrer dans les rangs. »

Partout, même en France qui se revendique le berceau des droits de l’Homme, on ne compte plus les sans-abri, les sans domicile fixe, les sans-logis, les sans-papiers et les sans-emploi, preuve de l’avancée de la pauvreté. Un chômeur n’est plus qu’une statistique économique, au mieux un enjeu électoral. Tant pis, si plus d’un million de Français vivent en-dessous du seuil de pauvreté ! Un Français sur sept ne dispose que d’un euro, et parfois moins, par jour, pour vivre… Non ! Pour survivre !

Le pays de Jaurès, Zola, De Gaulle et Mendès France est devenu celui des emplois fictifs, des abus de biens sociaux et des trafics d’influence. En France, des hommes et des femmes politiques de tous bords trempent dans des scandales financiers. Nul besoin d’établir une liste. Elle ne pourrait être qu’incomplète.
Au pays de la « liberté, égalité, fraternité », des responsables politiques occupent des habitations à loyer modéré tandis que des employés mal-payés, en situation de précarité, peinent à trouver un logement. Certains sont même contraints de dormir dehors.

Au pays des droits de l’Homme, des individus usent de leur immunité pour éviter de rendre des comptes à la justice ; cependant que des journalistes sont licenciés pour avoir écrit des articles critiques sur des responsables politiques ou des personnalités influentes. Au pays de « Je suis Charlie », un humoriste est suspendu pour une blague jugée offensante à l’endroit d’un génocidaire.

Alors que la planète crame, nos gouvernants n’ont aucun état d’âme pour construire toujours plus d’autoroutes et de méga-bassines et creuser de nouveaux tunnels.

Ceux qui nous dirigent ne se fixent ni limites ni tabous pour nous maintenir sous le joug de leurs domination et exploitation. Pour eux, tous les moyens sont bons : lois rétrogrades et liberticides, recours multiples à l’article 49.3, état d’urgence, couvre-feux, une police qui surveille et non qui veille sur les citoyens, des réfugiés traités comme des moins que rien, pire que des chiens, des individus humiliés, des manifestants matraqués, etc.

En France, Marine et Marion ont supplanté Marianne.
Aujourd’hui plus que jamais, ni Macron, ni le RN. Ni la finance, ni la haine.
Nos gestes, nos actions, nos manifestations, nos slogans, nos banderoles, nos grèves, nos blocages, notre désobéissance civile sont nos uniques moyens de résistance.

© Youssef Jebri, juin 2024.

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LES SISYPHES DES TEMPS MODERNES

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Sabra et Chatila, la grotte d’Ouvéa, Exxon Valdez, Bhopal, Srebrenica, le génocide au Rwanda, les orphelinats roumains, les bagnes de Tazmamart et Kelaat M’Gouna, chocs pétroliers et krachs boursiers : ces noms, ces lieux et ces événements suintent la fin du siècle dernier.
Pourtant, il s’agissait déjà de la Palestine et d’Israël, de la Nouvelle-Calédonie et ses envies d’indépendance, de catastrophes écologiques, de récessions économiques, de répression et de détentions arbitraires.
Il s’agissait déjà de résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies qui ne servent à rien. L’État d’Israël est le pays qui comptabilise le plus de décisions contraignantes à son encontre prises par le Conseil de sécurité des Nations unies sans qu’aucune de celles-ci ne soient appliquées.
Au début des années 2000, il était déjà question de poursuivre Ariel Sharon auprès de la Cour pénale internationale (CPI) pour « crimes contre l’humanité ». Il n’en fut rien. Benyamin Netanyahou aura-t-il, un jour, à répondre de ses actions et décisions à la suite de l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023 ?...

Le changement de millénaire ne modifia guère l’air du temps.

En 2024, nous parlons encore et toujours d’histoires de colonisation, d’exploitation, d’expropriation, de domination…

Encore et toujours, le racisme sous toutes ses formes, des crimes de masse, des guerres sur tous les continents, des génocides au vu et au su de tous.
Bien plus, désormais la crise économique est permanente, les états d’urgence sanitaire et sécuritaire dilués dans le droit commun, les richesses accaparées par une minorité, les droits sociaux attaqués, l’opulence réservée à quelques-uns et la résilience décrétée pour tous les autres.

Partout, encore et toujours, la répression s’abat sur les opposants.
Partout, les libertés fondamentales reniées.
Partout, l’oppression.

Comme Sisyphe, contraint par Zeus à rouler éternellement une pierre, nous sommes condamnés à mener de sempiternels combats. Nous savons, par avance, que nos victoires seront rares et les défaites nombreuses et douloureuses.

Cela nous importe peu. Certes par moments, la fatigue et la lassitude gagnent les corps et les esprits. Toutefois, elles se dissipent bien vite. Généralement, à la première atteinte aux droits humains, à la première injustice vue ou subie en bas de chez soi.
Et malheureusement, les occasions ne manquent pas. Stéphane Hessel nous exhortait à nous indigner. Vivant, en 2024, il nous intimerait de nous révolter.
Qu’il soit certain, les rouleurs de pierre de ce millénaire, les Sisyphes des temps modernes, relèvent ce défi au quotidien ; bien souvent dans l’ombre, à l’abri des lumières, loin des médias et des apparats. Il est vrai que nos indignations ne sont pas éphémères.

© Youssef Jebri, juin 2024. 

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NI HALAL NI HARAM, DU DROIT AU BLASPHÈME ET À LA RADICALITÉ

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Où que nous soyons, les atteintes aux libertés fondamentales définissent les politiques qui régissent nos vies.
Pays industrialisés ou du Sud, démocraties occidentales ou régimes autoritaires, monarchies ou républiques, quel que soit le régime politique, il n’a y guère de différences dans la gestion des affaires publiques.
Partout, les gouvernants traitent leurs concitoyens, bien qu’adultes, comme des enfants.
Partout, les individus au pouvoir choisissent, sans nous demander notre avis, de préserver notre santé. Ici, fumer n’est pas bon pour la santé. Ailleurs aussi. Au reste, depuis belle lurette, Lucky Luke a troqué sa clope pour une brindille. Au nom du politiquement correct ! Il faut assurer les ventes. Alors, on vante, chante et dessine pour plaire et vendre et non plus pour émouvoir et défendre.
Partout, sus aux drogues ! Toutefois, jamais contre toutes et jamais en même temps.
Hormis en de rares pays, nulle part il n’est autorisé de mettre un terme à sa vie dans la dignité.

Ici, au pays du Bordeaux, du Champagne, du Cognac et de l’Armagnac, l’air du temps est à l’hypocrisie collective. On lève son verre plus vite que son ombre mais non sans oublier de prononcer systématiquement : « Attention ! À consommer avec modération ! » Un deuxième verre et voici, au nom d’une parcimonie décrétée, le concupiscent perçu tel un pochtron.
Là-bas, islam oblige, un verre ou une murge, peu importe la quantité, à l’instar de l’adultérin et de l’homosexuel, le buveur est un pécheur qui se retrouve encore par trop souvent en prison.
Là-bas, toujours, seule la viande halal est consommable. Ici, certains envisagent d’interdire toute consommation de viande ; y compris le porc ! Non, ce n’est pas possible ! C’est haram, non ?!
Là, le droit à l’interruption de grossesse et la liberté de conscience sont sans cesse limités. Ici, ce droit et ce libre-choix sont bannis par la loi. Que voulez-vous, rien ne peut être au-dessus de la Charia.
Partout, personne ne peut dessiner le prophète Muhammad sans risquer de se faire tuer. Par ailleurs, l’auteur de ces lignes devrait faire attention ; car ne pas user de la majuscule à « prophète » pourrait être interprété comme un manque de respect, à la limite du blasphème.
Si j’étais une femme, là-bas, bien souvent, je serais obligé(e) de me voiler dans l’espace public. Ici, au nom de la laïcité, je ne pourrais pas me voiler à ma guise.

Une pandémie mondiale survient et voici que partout les gouvernants nous conseillent de nous laver les mains. Il faut bien masquer… le manque de masque !

Partout, infantilisation des citoyens et morgue des politiciens.
Partout, confinement, couvre-feu, attestations de déplacements dérogatoires, gestes barrières, port du masque et vaccination obligatoires.
Partout, ils gèrent nos vies.

« Fais pas ci ;
Fais pas ça.
Ils savent mieux que toi et moi
Ce qui est bon pour nos vies. »

Là-bas, critiquer ou s’opposer au régime en place conduit irrémédiablement à croupir dans des geôles bien crasses.
Ici, sans gêne, le chef de l’État déclare vouloir nous « emmerder » ; cependant que le qualifier d’« ordure » entraîne un placement en garde-à-vue.
Ici et là, au vrai partout, les opposants, les libres-penseurs, les activistes et les militants font l’objet de persécutions, d’arrestations arbitraires et d’iniques procédures judiciaires.
Partout, les participants aux manifestations, qu’elles soient déclarées ou non, s’exposent à être molestés, frappés, blessés, mutilés, voire assassinés.
Aussi bien, je persiste à dire et écrire que partout le capitalisme nous assujettit ; les politiques nous divisent et la police nous matraque. Toutefois, les barricades nous protègent et le bloc nous unit.

© Youssef Jebri, avril 2023.

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SIONISME ET ANTISIONISME D’HIER ET D’AUJOURD’HUI

Youssef Jebri

Chaque soubresaut de ce conflit appelé, tour à tour, israélo-arabe, israélo-palestinien ou crise du Proche-Orient, provoque, aux quatre coins de la planète, des vagues d’indignation, des campagnes de solidarité et d’innombrables manifestations et rassemblements. Chacun se doit d’exprimer son soutien, qui pour la cause palestinienne, qui pour légitimer l’énième – et hélas ! assurément pas l’ultime – opération militaire israélienne dans la bande de Gaza, en Cisjordanie, au sud-Liban ou sur le plateau du Golan. Il faut dire que ce vieux conflit a toujours constitué, et dès avant 1948 – année de la création de l’État d’Israël et du déclenchement de la première guerre israélo-arabe –, une ligne de clivage intangible. Il a toujours fallu choisir, apporter son soutien – nécessairement inconditionnel et indéfectible – à l’un des deux camps. [...] Lire la suite format PDF

NOS ÉPHÉMÈRES INDIGNATIONS

Nos_ephemeres_indignations
Affalés sur le canapé, l’index et le pouce en action. Un « Smartphone » constamment à la main, devenu une extension de notre corps, directement greffé à nos oreilles ou relié à celles-ci via des écouteurs.
Yeux rivés en permanence sur des écrans, passant du téléphone au téléviseur, de la tablette à l’ordinateur.
Des images affluent du monde entier, offrant un accès illimité aux actualités dans toutes les langues. Grisante sensation de liberté pour des individus convaincus d’être informés car chaque jour plus connectés.
Une alerte s’affiche sur l’écran du téléphone. Un « flash info », une « édition spéciale » : un énième attentat, de récentes révélations de magouilles au sommet de l’État, une prise d’otage, une nouvelle catastrophe naturelle, le dernier fait-divers, forcément sordide, etc. Aussitôt, les réseaux sociaux se mettent en branle et les médias leur emboîtent le pas.
Illusion de connaissances : nous sommes au courant de tout, conscients de rien, du moins jamais bien longtemps. Une émotion en chasse une autre. La réflexion s’appuie sur la passion, laissant bien peu de place à la raison.
Nous nous indignons de tout et de rien.
Pis, chacune de nos indignations collectives génère son projet de loi et sa panoplie de nouveaux délits. Chaque jour, nous oublions un peu plus que justice n’est pas vengeance.
En attendant, que de pétitions signées, de dons aux associations effectués, d’applaudissement aux balcons, de manifestations « République-Nation » : tout est bon pour se donner bonne conscience.

© Youssef Jebri, octobre 2020.

AU SUD ET AU NORD DE LA MÉDITERRANÉE

MEDITERRANEE
Les régimes autoritaires des années 2020 n’usent pas des mêmes méthodes que leurs prédécesseurs. Toutefois, le dessein demeure commun : faire taire les réfractaires, réduire au silence toutes formes de dissidence.
À l’ère des réseaux sociaux, du règne de l’image, des téléphones toujours dans les mains et des caméras omniprésentes, les régimes autoritaires savent qu’il est utile de faire dans le subtil. [...] Lire la suite PDF





« NOUS AVONS DÉCIDÉ »

Nous avons décidé
En France, depuis l’avènement de la « Macronie et son monde », il est devenu dangereux d’effectuer certains gestes du quotidien.
En effet, allumer la télévision ou la radio, ouvrir un journal, se connecter aux réseaux sociaux, effectuer une recherche internet, nous exposent aux pires annonces. [...] Lire la suite PDF




L'ENFER, C'EST NOUS TOUS

L'ENFER, C'EST NOUS TOUS

Né au début des années 1970, j’appartiens à une génération d’hommes et de femmes qui, contrairement à ses devancières, ne connut pas les luttes de libération nationale, pour qui le communisme ne fut jamais un idéal et, pour qui les deux guerres mondiales n’étaient déjà plus que des sujets abordés en cours d’histoire.

Autant qu’il m’en souvient, tout avait bien débuté. Pour tous, à nos vingt ans, le mur de Berlin n’existait plus ; Nelson Mandela avait enfin recouvré la liberté et allait prochainement devenir le premier président noir de l’Afrique du Sud. Partout, des nations se regroupaient pour créer des espaces de libre-circulation des produits et, surtout, des individus et des idées. [...] Lire la suite PDF



ÉLECTRON LIBRE

YJ
(PARTIE I)
À tous ceux qui :
Pensent que la France est de culture exclusivement judéo-chrétienne ;
Voient en moi un immigré et non un Français, car basané et né à l’étranger, de surcroît au sud de la Méditerranée ;
Croient que tous les Arabes sont des musulmans ;
Confondent islam et islamisme ;
Considèrent que tout musulman est un terroriste potentiel, un kamikaze en sommeil ;
M’imaginent manier des lames sans états d’âme ;
Jouent avec les peurs en vomissant leur haine de l’autre ;

Je voudrais dire [...] Lire la suite PDF

LES « C’ÉTAIT MIEUX AVANT »

LES "C'ETAIT MIEUX AVANT"

À la lecture du titre, une personne âgée de quarante ans pourrait aisément subodorer le propos de cette publication. En revanche, le lecteur de vingt ans peut être tenté de ne se sentir pas concerné par le sujet.
Ô ! que non, gamin. Ne passe pas ton chemin.
Reste ici. Tu ne seras pas déçu, promis.
Aujourd’hui, je vais parler d’un gang. Un gang dangereux car informel et intemporel.
En effet, quelle que soit la génération à laquelle chacun d’entre nous appartient, la quarantaine franchie, la probabilité de devenir membre de ce gang s’agrandit. [...] Lire la suite PDF

CONSUMÉRIX

CONSUMERIX
Ô toi camarade, ô toi lecteur,
Ô toi le chaland, passant d’un jour, pas forcément averti,
Ô toi l’ignorant, immanquablement pris pour un abruti,
Ô toi le séditieux devenu un gentil chamailleur,
Ô toi le gueux qui, au mieux, fais pitié,
Ô toi la première ligne qui n’eus pas le droit d’être confinée, [...] Lire la suite PDF

LES « DÉCLINISTES »

LES DECLINISTES
Par trop d’intellectuels et de politiciens ont fait du déclin de la France leur fonds de commerce. Toute l’année, ils écument les plateaux de télévision et publient moult tribunes et ouvrages pour alerter sur la situation économique du pays, qu’ils affirment catastrophique.

Chacune de leurs prises de parole est une occasion pour rappeler, afin de nous effrayer, que le déficit et la dette publiques ne cessent de croître. Lire la suite PDF



PAR TEMPS DE DÉPRESSION

PAR TEMPS YJ
Guerres, attentats, rixes mortelles, règlements de comptes crapuleux, disparitions ou enlèvements mystérieux, faits-divers toujours plus macabres, crises économiques, dérèglement climatique, crimes en série, pandémies, masques obligatoires, gestes barrières, distanciation sociale, évasions fiscales devenues légales, scandales financiers , menaces nucléaires, état d’urgence, couvre-feux, plan Vigipirate permanent…

Je concède que l’ambiance ne se prête guère aux réjouissances.

Aussi bien, il me serait facile de sombrer dans la dystopie et la collapsologie, très dans l’air du temps en ce moment. Je pourrais, à la suite de la meute, annoncer à la fois et au choix la mort et le choc des civilisations ; pointer du doigt la mondialisation ; balancer des scénarios de plus en plus funestes, reléguant Mad Max au rang de pâle copie désuète. Désormais, le futur n’est plus rêvé ; il est « cauchemardé » !

Il est vrai que donner de l’espoir rapporte peu de dollars.
Donner de l’espoir coûte même cher, parfois jusque dans la chair.
Donner de l’espoir est onéreux, même pour les plus courageux.

Nonobstant tous ces éléments, observons un instant de silence…

La scène s’ouvre sur un ciel gris-sombre crémeux. Aussitôt, une pluie diluvienne s’abat sur la plaine. Dans les forêts alentours, les animaux – prédateurs et gibiers – s’empressent de trouver refuge, qui dans un terrier, qui perché sur un arbre.
Au moment où la pluie cesse, une voix au fond s’élève : « La vie est une fleur qui, même fanée, conserve ses délicates senteurs. Ses pétales sont faits de tendresse ; ses feuilles d’amitié et ses pistils d’amour. Même ses épines sont douces ; faites d’expérience, chacune de leurs piqûres nous rapproche de la sagesse. »

Cependant, perfides et avides de meurtres fatalement fratricides, quelques-uns – guidés par le Malin ? – œuvrent pour la fin de l’être-humain.

« Après nous le déluge ! » telle est la devise de ces succédanés de Noé. La planète crève ; alors ils rêvent d’aller s’installer sur la Lune. Pleins de thunes, ils envisagent de construire des stations orbitales habitables. Certains d’entre eux ont déjà les yeux rivés sur Mars.

Adieu chrysophiles. Bon débarras. Vous nous ne manquerez pas. Nous, nous n’aimons que la vie sur Terre et son air gratuit. L’abondance et l’opulence ne nous ont jamais éblouis. Notre mot d’ordre ne sera jamais résilience ; mais pour toujours résistance de tous les jours.

© Youssef Jebri, avril 2024.


AUTORITARISME

YJ PONT

Le soir des attentats du 13 novembre 2015, François Hollande, alors président de la République, décréta l’état d’urgence. Depuis lors, celui-ci fut dilué, par le biais de lois sécuritaires de plus en plus liberticides, dans le droit commun. L’exceptionnel devint habituel.

Entre-temps, il y eut l’opposition contre la loi travail et son monde, NuitDebout et son folklore. Rien à faire ; le 49.3 passa par là.
Nous entrâmes dans le monde de la gouvernance par ordonnances.

Les Gilets jaunes firent leur apparition. La France découvrit les violences policières, jusqu'à lors tues car elles ne concernaient que les quartiers populaires. Le pays des droits de l’Homme fit connaissance avec les interdictions de manifester et la répression judiciaire qui s’abat sur les contestataires.

Toujours plus libéral, le gouvernement proposa un nouveau projet de réforme des retraites. Grèves, blocages, manifestations sauvages : le pouvoir lâcha du lest ; pour aussitôt décréter un nouvel état d’urgence, sanitaire cette fois-ci. Confinement, attestations de déplacements dérogatoires, port du masque obligatoire et couvre-feu !
Infantilisation des citoyens et morgue des politiciens. Projet de loi « sécurité globale », reconnaissance faciale généralisée, liberté d’informer reniée. Police aux méthodes de milice…

Lucide, Zola écrivait, en 1897 déjà : « La terreur bourgeoise […] fait la sauvagerie anarchiste. »


© Youssef Jebri, décembre 2020.

AU TEMPS QUI PASSE

AU TEMPS QUI PASSE

Petits, impatients et inconscients du temps qui passe, nous voulons sauter des classes, jouer dans la cour des grands. Quelqu’un nous vouvoie et nous voici fous de joie : « Ҫa y est : nous sommes des adultes ».
Réellement devenus adultes, aux premiers cheveux blancs, à la première ride sur le front, nous basculons dans le camp de ceux qui rêvent de ralentir, voire arrêter le temps.
Toutefois, bon gré, et surtout malgré nous, le temps passe pour nous tous et toutes. Que nous soyons riches ou pauvres, laids ou beaux, forts ou faibles, costauds ou frêles.
Ce qui nous différencie c’est ce que nous faisons pendant que le temps s’écoule pour tous.
Ci-dessous, vous trouverez trois textes qui abordent, chacun à sa façon, le sujet du « temps qui passe ».

Bonne lecture

YJ

REBELLES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI                                                                           Lire la suite PDF

GÉNÉRATION 2002 : BAC OU PAS BAC (texte écrit pendant la crise du covid-19) Lire la suite PDF

PROMESSES DE JEUNESSE                                                                                             Lire la suite PDF



DU SOLEIL ET DES HOMMES

DU SOLEIL ET DES HOMMES

Là, émeutes de la faim ; ici, régimes amincissants et luttes contre l'obésité. Chacun est plongé dans ses préoccupations, obnubilé par le quotidien et ses interrogations. Pendant que là une majorité milite – à juste titre ? – pour une nutrition équilibrée, plus variée, moins sucrée et pour une alimentation bio, certifiée 100 % sans OGM, au même moment, ailleurs, d'autres personnes défilent en criant : « Famine ! » Les ventres et les poches vides, mais néanmoins lucides, elles hurlent leur colère, leur ras le bol de la misère et dénoncent, à haute voix cette fois-ci, la gabegie, la corruption, la négligence et l'incompétence des hommes qui dirigent, ou plus certainement, pillent le pays depuis des décennies.

Là, à la moindre éclaircie dans le ciel, au premier rayon de soleil qui parvient à percer l'épais manteau des nimbostratus, des hommes et des femmes envahissent les parcs et les squares. Ils s'empressent d'investir les rares espaces verts offerts par la ville. Tous veulent bronzer, obtenir un teint hâlé. Pour satisfaire ce hobby, qui tend à s'ériger en style de vie, on crée en milieu urbain, ici et là, loin des plages naturelles, des ersatz de mer que l'on installe, parfois au bord d'une rivière, le plus souvent au pied d'une tour, entre deux barres de fer.

Il faut dire qu'ici, synonyme de vacances, le soleil est devenu l'hymne de la détente, une ode au farniente, un bain de jouvence dans lequel on plonge sans réticences, mais non sans insouciance. Ecran total étalé avant chaque exposition aux rayons ultraviolets, lunettes de soleil pour protéger les rétines, climatisations installées dans les habitations, si ici le soleil est apprivoisé, on persiste à redouter ses méfaits et à se méfier de ces excès. En effet, la vigilance s'impose à quiconque ne veut pas se brûler la peau.

Ici, on n'oublie pas non plus que le soleil peut se muer en un terrible pyromane. Élément-clé du processus de photosynthèse, moteur infatigable pour donner la vie aux autres, le soleil s'emballe parfois, creusant les pierres tombales de tous ceux qu'il touche de ses rayons devenus, soudain, de redoutables lance-flammes.

Nonobstant ses coups de fureur dévastateurs et, à défaut d'être dompté à tout jamais, ici le soleil est en passe de devenir un ami depuis que – hausse du prix du pétrole oblige – les experts et les décideurs voient en lui une source d'énergie pour les décennies, voire les siècles à venir.
Ailleurs, le soleil demeure un ennemi. Boxeur tendance puissant puncheur, il cogne, terrasse ses adversaires à coups de rayons brûlants. Présent dans le ciel, été comme hiver, rayonnant de mille feux, là-bas plus qu'ail- leurs, il fait suffoquer les vieux, les enfants et même les bien-portants. Végétation, animaux, humains, tous égaux face à sa puissance ; tout le monde abdique ; nul ne lui résiste.

Là-bas, ce même soleil qui, sous d'autres cieux, se montre généreux, clément et bienfaisant, ne sème que sécheresses et destructions des récoltes. Il décime le bétail et provoque l'avancée du désert.
Pendant que là-bas on se meut dans une fournaise digne de la géhenne, ailleurs, il fait tellement froid que l'on oublierait presque le réchauffement climatique. Manteau, gabardine, anorak, parka, au choix, l'essentiel est de ne pas s'aventurer dans la rue sans se protéger du froid. Tant pis pour ceux qui oublient leurs gants et leur parapluie. La pluie glaciale aura raison d'eux. Encore deux jours de température avoisinant le zéro et l'effet de serre sera relégué au rang de mystère.

Pourtant le réchauffement de la planète touche tout le monde et les conséquences du dérèglement du climat sont subies par tous, ici et là, qui que l'on soit, sous tous les cieux, quel que soit le lieu. Cyclones, tsunamis, inondations, sécheresses, raz de marée, aux quatre coins de la planète, les catastrophes se succèdent, se multiplient. Partout les mêmes images s'affichent sur les téléviseurs, les écrans d'ordinateurs et habillent les unes des journaux. De sordides paysages de désolation, la nature ravagée, des cadavres, des blessées, des survivants le regard vide, le teint livide, encore sous le choc d'un aller-retour en enfer.

Qui que l'on soit, où que l'on soit, toujours cette même question récurrente, obsédante. Que se passe-t-il ? Partout, l'Homme est montré du doigt. Seuls des illuminés et leurs cohortes d'admirateurs, suiveurs zélés, inconscients ou satisfaits de se faire déposséder de leur liberté de penser, y voient la main du tout-puissant. Pour eux, il ne fait pas de doute : les catastrophes naturelles sont l'œuvre du Créateur, seigneur en colère contre ses créatures.

Des chefs d’État n’hésitent pas à invoquer, à leur tour, le tout-puissant. Ces gouvernants n’ont pas trouvé d’autre solution aux maux de la nation que de demander à leurs administrés de prier dieu de chasser du ciel le soleil. Ils rêvent d’un miracle. C’est vrai que seul un miracle pourrait faire oublier les fonds publics détournés, les abus de biens sociaux, les ressources naturelles bradées, l’environnement saccagé, les décisions iniques d’une justice arbitraire, le clanisme, les rêves brisés et les espoirs déçus.

© Youssef Jebri, juillet 2008.

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MAROC, LE CULTE DE LA PERSONNALITÉ DU ROI

MAROC, LE CULTE DE LA PERSONNALITE DU ROI

Les régimes politiques arabes ont en commun de cultiver le culte de la personnalité du chef de l’État, que celui-ci soit émir, président ou roi. Au Maroc, sévissant depuis des décennies, le culte de la personnalité s’est ancré dans les mentalités. Dans les journaux, à la télévision, dans les halls d’immeubles, dans la rue, sur les billets de banque, les pièces de monnaie, les timbres postes, partout, même dans les endroits les plus improbables, la silhouette du roi Mohammed VI est omniprésente, s’affiche avec ostentation. Les cafetiers et les pâtissiers placardent aux murs de leurs établissements des portraits qui montrent le monarque alaouite un verre de thé à la main. Dans les magasins, les salles de sport et les stades, des photographies aux dimensions imposantes donner à voir un roi à l’allure et à la posture qui se veulent sportives. Dans les administrations, les portraits sont généralement plus sobres ; on y voit le souverain assis sur son trône, en tenue traditionnelle ou en costume, toujours souriant, quelle que soit sa position. Au Maroc, il existe une règle immuable : quel que soit le monarque régnant, celui-ci est une icône. Il est éternellement jeune – la fête de la jeunesse ne coïncide-t-elle pas avec son anniversaire ? –, beau, riche et généreux. Malheur à quiconque oserait dire, suggérer ou penser – même secrètement – le contraire.
C’est qu’au Maroc, le culte de la personnalité est porté à son paroxysme ; il fait partie du décor, dispose de son propre folklore. Il a ses chevilles ouvrières, des zélateurs en quête de faveurs. Toutes les occasions sont bonnes pour flatter le monarque et solliciter sa générosité.

Au début de chaque année, à l’occasion des commémorations nationales et des fêtes religieuses, les grandes entreprises et les hommes d’affaires en vue achètent des encarts publicitaires dans les quotidiens et les hebdomadaires afin d’adresser leurs vœux dithyrambiques au souverain et aux membres de la famille royale. Tous les symposiums, toutes les conférences, chaque colloque et rencontre littéraire organisés au Maroc sont placés « sous l’égide et le haut-patronage » soit du roi en personne, soit de l’un des princes ou princesses.
Tous usent des mêmes ruses et, tant pis si elles n’abusent plus personne. Devant les caméras et les microphones, lors de chaque prise de parole en public, ils revendiquent leur allégeance au roi et n’omettent jamais, ô ! grand jamais, de prier le seigneur – celui qui est aux cieux. Ils lui demandent de protéger et déverser ses bienfaits sur son représentant sur terre, Sidna Lay’nessrou, Sa Majesté que Dieu le glorifie. Par connivence et complaisance, forcément intéressées et nullement voilées, ces hommes et femmes publics occultent délibérément les sujets qui fâchent, ceux qui, une fois évoqués, placent le citoyen face à une vérité crue : l’incompétence et l’affairisme des plus hauts responsables du pays.

Tout sportif qui remporte une victoire n’oublie pas, devant les caméras, la ligne d’arrivée à peine franchie ou la fin de la rencontre à peine sifflée, le souffle coupé, les jambes encore flageolantes, le pas chancelant, de dédier son triomphe au sportif numéro un de la nation, le roi évidemment… décidément doué dans tous les domaines.
Les étudiants, quant à eux, heureux d’avoir obtenu leur diplôme, doivent remercier à la fois Allah et le roi. Après quelques années de chômage, oseront-ils maudire et douter du premier, médire et demander des comptes au second ? En attendant, les pharisiens de la monarchie leur suggèrent, parfois avec brutalité, de continuer de scander « Vive le roi » s’ils veulent obtenir un emploi. En revanche, personne ne leur dit comment faire pour enfin jouir de leurs droits !

© Youssef Jebri, mars 2011.

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PUNCHLINE

Illustration Punchline

Une injonction contemporaine s’impose à tous et toutes : faire court pour être efficace.
Il faut marquer les esprits.
Il faut résumer sa pensée en quelques mots ; en deux, trois phrases au maximum, et courtes bien évidemment.
En « deux-deux », il faut expliquer et convaincre.
La réflexion n’est plus un argumentaire ; elle est devenue un slogan publicitaire.
Peu importe la véracité de l’assertion dès lors que la formule claque. Les mots ne sont plus prononcés pour éclairer le débat. Ô ! que non. Ils servent désormais à provoquer, choquer l’auditeur, le téléspectateur ou le lecteur.
Il faut faire de la punchline quitte à être borderline.
Dès lors, la rhétorique s’appuie sur des techniques empruntées aux agences de communication. Sus aux litotes, aux allitérations et autres périphrases ; place aux tournures de style douteuses. Désormais la tautologie est élevée au rang de philosophie.

Le lecteur sait, qu’ici, l’auteur prend le temps de développer sa pensée. Partant, mes textes sont souvent longs ; parfois même trop longs, je le concède. Néanmoins, il m’arrive, à mon tour, d’user de formules courtes. Dans ces moments-là, je cherche à être simple et que mes phrases puissent être reprises par tous. Il s’agit de slogans scandés ou tagués sur les murs lors de manifestations.

NON À L’A69
OUI AU KAMA-SUTRA


L’ISF OU L’ÉMEUTE


JE NE VEUX PAS GAGNER PLUS
JE VEUX QUE NOUS PARTAGIONS MIEUX


HAMAS = AGRESSEUR
ISRAËL = OPPRESSEUR
NETHANYAHOU = GÉNOCIDAIRE


8/20 À L’EXAMEN
LES FRÉROTS DE RETAILLEAU


GRÈVE GÉNÉRALE
POUR QUE CRÈVE LE CAPITAL


© Youssef Jebri, juin 2025.