Fiction ou réalité ?
L’HISTOIRE DE L’HOMME À LA CANNE BLANCHE

Lorsqu’ils se retrouvent à court d’arguments, mes interlocuteurs finissent irrémédiablement par me qualifier d’utopiste. Dans leurs bouches, il s’agit de l’insulte suprême. Une manière de décrédibiliser mes propos. Dès lors, le ton devient condescendant : « Non, mais vous n’êtes pas sérieux ?! Pas vous ! Vous semblez pourtant être un honnête homme ! »
À les écouter, aspirer à un monde meilleur, égalitaire et solidaire n’est pas digne d’individus adultes et insérés dans la société capitaliste mondialisée.
À vingt ans et les cheveux longs, il est de bon ton d’être rêveur, insouciant et rebelle.
Dès l’entrée dans la vie active – sous-entendu, du labeur et de l’exploitation –, il faut devenir un adulte responsable, se couper les cheveux et remiser aux vestiaires ses rêves et ses aspirations à la révolution.
À vingt ans, militant à Extinction Rebellion.
À cinquante ans, Cohn-Bendit assumé et une Rolex au poignet.
Dès lors, l’urgence n’est plus d’aider son prochain. Chaque humain s’applique à gagner sa vie et le plus confortablement possible afin d’assouvir des désirs sans cesse renouvelés.
Lucide, je sais que cette phrase « Non, mais vous n’êtes pas sérieux ?! » est une injonction de soumission au réel. Pourtant, en moi, elle provoque un irrésistible effet d’appel, non au réel, mais à l’improbable, à l’impossible.
Chaque fois que je suis confronté à des personnes qui voient en moi un doux rêveur, un utopiste forcément naïf ou, au contraire, estiment que je suis un dangereux anarchiste, un gauchiste factieux, je leur narre cette histoire :
« Un homme avec une canne blanche entre au café du coin et s’adresse aux clients accoudés au comptoir :
- Je suis aveugle depuis la naissance. Je n’ai jamais vu la couleur du ciel, du soleil, de la mer, du feu ou de la neige. Ce matin encore, la beauté ne voulait rien dire pour moi. Il ne faut pas m’en vouloir car c’est contre mon gré que je suis forcé d’évoluer dans le noir. Mais ce matin, en sortant de chez moi, un parfum doux et sucré a envahi mes narines. Je me suis arrêté pour m’en imprégner. J’ai entendu des bruits de pas, ceux d’une femme. Lorsqu'elle est arrivée à ma hauteur, elle s’est arrêtée. L’espace d’un instant, quelques secondes tout au plus, mes yeux ont contemplé la beauté. Je ne vous demande pas la charité mais juste de m’aider à retrouver cette femme, pour recouvrer la vue.
Un éclat de rire jaillit du fond de la salle, instaurant un malaise général. Un homme d’une quarantaine d’années, attablé avec des amis, rit tellement fort qu’il met mal à l’aise tous les clients. Sentant tous les regards de la salle converger vers lui, il s’arrête de rire et hurle :
- Vas-y, dégagé espèce de clochard. Sainte-Anne, c’est la première à droite en sortant du café et puis, c’est tout droit.
Après l’avoir écouté, l’homme à la canne blanche avance vers l’individu qui l’a invectivé. Il se dirige sans difficulté, réussissant à éviter avec dextérité les tables et les chaises. Arrivé à hauteur de son interlocuteur, d’une voix douce et sur un ton très calme, il lui dit :
- Monsieur, je vous serai reconnaissant pour le restant de ma vie de m’avoir permis de retrouver ma lucidité après ce moment d’égarement. Il ne faut pas que j’essaye de retrouver cette femme dont la beauté m’a ébloui et permis de recouvrer la vue pendant quelques secondes. Avec vos propos véhéments vous m’avez fait comprendre qu’en recouvrant la vue, mes yeux devront supporter l’image – le visage – de la laideur du cœur. Je préfère rester aveugle. »
Plus jamais personne n’a eu de nouvelles de l’homme à la canne blanche. Disparu comme il était apparu. Depuis, je le recherche car ; avec lui, un monde meilleur est possible.
© Youssef Jebri, septembre 2024.
CROYANCE(S)

Dis : « Je cherche protection auprès du Seigneur des hommes. Le souverain des hommes,
Dieu des Hommes,
Contre le mal du mauvais conseiller, furtif,
Qui souffle la haine dans les poitrines des Hommes ;
Qu’il [le conseiller] soit un djinn ou un être humain. »
Le Coran, sourate An-nãs (Les Hommes)
La nuit de Jawad fut mouvementée. À deux reprises, il se réveilla en sursaut, le corps en sueur. Chaque fois, les yeux écarquillés, à demi-conscient, surpris de se retrouver assis à même le sol, au pied de son lit, il éprouva les plus grandes difficultés à recouvrir le sommeil.
Depuis l’âge de sept ans, Jawad souffre de somnambulisme. Ses parents, L’ha’j et L’haja – il se plaît à les appeler de cette manière depuis leur premier pèlerinage à La Mecque, il y a dix ans – l’ont emmené consulter différents médecins, d’éminents spécialistes des maladies du sommeil. Les crises se sont espacées mais sans pour autant complètement disparaître.
Lors des vacances d’été passées au Maroc, convaincue que Iblis était à l’origine du mal qui le touchait, sa mère le forçait à se rendre chez les fq’ha* pour subir des séances d’exorcisme. Aujourd’hui encore, Jawad se remémore, avec précision, sa dernière visite chez un de ces guérisseurs. C’était il y a cinq ans ; il venait de fêter ses dix-huit ans.
[* Fq’ha, pluriel de fqih, hommes de religion capables, selon la tradition musulmane, de protéger du mauvais œil et pour certains dotés de pouvoirs magiques.]
ITINÉRAIRE D’UN LIBERTAIRE EN TERRE D’ISLAM

Allal est né en 1970, à Casablanca, au Maroc. Élève brillant, il obtint son baccalauréat scientifique avec mention. Après l’école des ingénieurs de Mohammedia dont il sortit major de sa promotion, il intégra l’Office nationale de l’électricité. Véhicule et maison de fonction, Allal avait réussi socialement. Du moins, presque. Pour que cela fût parfait, il eût fallu qu’il se mariât. Sa mère l’incitait ; son père, ses frères, ses sœurs, ses tantes et ses oncles lui répétaient sans cesse :
« _ Alors quand vas-tu te décider à te marier avec une fille de bonne famille. N’as-tu pas marre de cette vie de zoufri, de célibataire endurci. »
Même L’hajja , sa grand-mère maternelle qu’il chérissait tant, lui disait souvent :
« _ Mon fils, tu as tout ce qu’il faut ! Une bonne situation, la santé, l’intelligence et la beauté. Il faut que tu te maries pour te préserver du mauvais œil. »
Pour fuir ces conseils rapidement devenus des reproches, Allal cessa de rendre visite aux membres de sa famille. Bientôt, une folle rumeur se propagea. Allal aimait les hommes ; Allal était un zamel, un pédé. Allal ne jeûnait pas pendant le mois du Ramadan ; Allal était un mécréant. Il ne fut plus considéré comme un membre de la famille ; il devint la honte des siens.
« _ Na’hlatou Allah ‘Aley ! Que Dieu le maudisse ! », répétait souvent son père.
Allal appréciait faire la fête. Il participait à des soirées organisées par ses amis, des expatriés et des Marocains aisés. Il y avait des femmes, des hommes ; le champagne et le whiskey coulaient à flots.
Allal est mort la semaine dernière, victime d’un accident de la route. Sa famille accueillit la nouvelle avec soulagement. Sa mère aurait même dit en public :
_ Vous voyez, Allah ne veut pas que les musulmans s’égarent. Sa malédiction finit toujours par s’abattre sur tous ceux qui s’écartent du droit chemin. »
Allal ne voulait pas vieillir. Son souhait a été exaucé. Il est mort à 46 ans.
Cette histoire est une fiction. Toutefois, toute ressemblance avec des personnages vivants ou ayant existé ne serait pas que pure coïncidence.
Ce texte est un soutien, un appel à la dépénalisation de l’homosexualité dans tous les pays où l’islam est religion d’État. Il est aussi un appel à l’ouverture des esprits et à l’acceptation de l’Autre et le respect de ses droits inaliénables.
© Youssef Jebri
LA PLACE PUBLIQUE

Au milieu de la foule, l’âne s’arrêta. Malgré les coups de cannes, il n’avancerait plus ; il l’avait décidé.
« Bien que je sois un âne, il y en a marre d’être traité comme un h’mar ! »
Il y avait, tout autour de lui, des hommes et des femmes de tous âges, des individus qui, de génération en génération, vendaient leurs âmes à un pouvoir aussi autoritaire et arbitraire que tyrannique et clanique.
Miracle ou hallucination collective d’un soir d’été, l’âne se mit alors à danser et chanter sur un air de vièle, une vielle ritournelle tzigane. Il fut aussitôt rejoint par la foule qui semblait enfin décidée de se libérer de ses lianes.
À la tombée de la nuit, sous un soleil majestueux, même lorsqu’il tire – toujours avec prestance – sa révérence, des « Mort au vizir ! » et des « À bas l’émir » sourdirent dans le ciel. Nul ne savait d’où ils provenaient. Était-ce encore une œuvre de l’âne ou du Sheitan, le diable, comme le prétendaient les mauvaises langues ?
Nulle importance ! Bientôt, les slogans et les chants furent repris en chœur par des individus visiblement décidés à ne plus subir, aspirant enfin à vivre. Ce soir-là, beaucoup ne rentrèrent pas chez eux.
Quelques jours plus tard, les médias affirmèrent que le pouvoir sut, à coups de cannes et de tirs de sarbacane, faire avancer l’âne et évacuer la place publique.
Cependant, attention aux serviteurs, rompus à leur insu, aux turpitudes des dictateurs. À force de circonvolutions, les révoltes finissent souvent en révolution.
© Youssef Jebri, avril 2024.
AÏN ZALA

Depuis six mois, un homme fait la une des journaux du monde entier. De lui nous ne connaissons que son prénom : Naguib. Sur les rares photos diffusées par les médias et les vidéos qui circulent sur Internet, il apparaît toujours cagoulé, visage caché, préservant de la sorte son identité. Sur ces images, il tient toujours dans les mains un fusil automatique à longue portée, équipé d'un viseur optique. Naguib est un sniper, peut-être le plus redoutable de tous, un tueur à gages qui ne se préoccupe guère de l'âge de sa cible. Les médias relayant les informations officielles et officieuses lui attribuent la mort de près de deux cents personnes, des civils et des militaires [...] Lire la suite PDF
LA CARAVANE DES PROMESSES

Vendredi 8 septembre 2023, Casablanca, peu après 23h15, Yanis quitta précipitamment son appartement cossu du quartier du Maarif. Il partit rejoindre ses collègues du ministère de l’Aménagement du territoire. En 2004, quelques mois après un séisme qui ravagea la région d’Al Hoceima, dans le Nord du pays, Yanis intégra le ministère. Sorti major de la promotion 2002 de la prestigieuse école française des Ponts & Chaussées, il fut embauché à la faveur d’un recrutement externe réalisé pour attirer les jeunes talents marocains du génie civil [...] Lire la suite PDF