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Youssef Jebri

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LETTRE À DIEU, À L’ÉTAT ET AU PÈRE NOËL

Lettre au Père Noël
Vous êtes, tous les trois, les plus grands fugitifs de tous les temps. Rien que pour cela je vous dois le respect. À vous trois, vous constituez un trio singulier dont tout le monde parle, oubliant parfois les particularités de chacun.

Comme beaucoup de mes semblables, j’ai longtemps cherché chacun de vous sur tous les chemins. Rien. Aucune trace de l’un d’entre vous. Aussi bien, j’ai décidé de vous écrire pour vous dire toutes ces choses enfouies dans mon cœur et qui vous concernent. N’ayant pas vos adresses respectives, je poste cette lettre ici, en espérant qu’un jour, vous daignerez la lire et qu’elle vous fera réfléchir, tout comme elle me fit du bien à l’écrire.

Honneur à celui dont les premiers avis de recherche datent de l’époque de l’apparition du feu. Je veux parler de toi, Dieu. Certains t’appellent Yahvé, Adonaï ; d’autres Allah ; d’autres encore Bouddha. Certains sont convaincus que tu serais à la fois le Père, le fils et le Saint-Esprit.

Au départ, vous fûtes nombreux et nombreuses. Toutefois, tu fis rapidement le ménage. D’un aéropage de divinités, tu devins le seul divin. Depuis lors l’Unique, toujours anthropomorphique, tu imposes la suprématie masculine. De Bethléem à La Mecque, de Jérusalem à Bénarès, des hommes – jamais de femmes – se firent les porte-paroles de ton message. Certains les nommèrent prophètes ; d’autres les considérèrent comme des hommes qui n’avaient plus leurs têtes. Peu importe qui a raison. Retenons juste que depuis la Genèse et tes six jours de labeur, les malheurs s’accumulent sur terre. Des églises, des synagogues, des mosquées, des temples, des mausolées furent construits pour que tes fidèles t’adressent chaque jours leurs prières.

Tu m’interdis de voler, tuer, faire le mal ; tu m’intimes l’ordre d’aider mon prochain… Pourtant, tu nous mets au monde et tu voles nos vies. En ton nom et sur tes ordres que de sang coula, coule et coulera. Tu te dis le Créateur ; pourtant de tout temps, tu sèmes la terreur et les malheurs. Tu affirmes être l’ordonnateur de toutes choses ; pour ma part, je ne vois, ici-bas, que désordres, déchéances des corps, apocalypses, jihads, géhenne, rien de bienveillant dans toutes ces promesses. Rien à faire de tes chimériques houris, ni de la quête du nirvana ni de la vie éternelle : j’aime trop le courage sans espoir et j’essaye d’être vertueux par principe et non par pari, fût-il pascalien.

L’État ! Ah ! l’État. Pour le commun des mortels, tu es sensé incarner la modernité politique puisque tu affirmes être « constitué d’un territoire délimité par des frontières, d’une population et d’un pouvoir institutionnalisé » [Définition du Larousse]. Pour ma part, je ne t’ai jamais aimé, encore moins crû en toi. En effet, à mes yeux, tu représentes tout ce que j’exècre dans ce monde : les frontières et le pouvoir sous toutes ses formes. Que veux-tu : je n’ai pas de pays !? Ou plutôt, dans mon pays idéal, la terre et les montagnes, les mers et les fleuves ne sont pas des frontières naturelles mais des paysages qui invitent au voyage.

En outre, comme n’être pas révulsé par l’État-nation et forcément révolté par l’État-gendarme ?! Le premier constitue un terreau fertile pour les nationalismes en tout genre et le second fait de la police une milice au service du pire, le bras armé du grand capital, un véritable gilet pare-balles contre toutes révoltes sociales.
Par ailleurs, les hommes et les femmes qui parlent et agissent en ton nom n’ont de cesse d’évoquer l’État de droit. Dis-moi justement mais où sont passés nos droits ?!

Partout où il y a État, on fait état de secrets – forcément d’État –, d’abus de pouvoir, de corruption, de trafics d’influences, de manigances diplomatiques, d’assassinats toujours pour raison d’État, de politiques cupides, de gouvernants et de gouvernés et donc de dominants et de dominés.

Quant à toi, Père Noël, je me dois d’avouer avoir crû dur comme fer en toi. C’était il y a longtemps, pendant mon enfance. Le 24 décembre au soir, je déposais mes souliers à l’entrée de la maison. Mes parents, de confession musulmane, ne fêtaient pas Noël mais l’enfant que j’étais recevait des cadeaux que mon père et ma mère soutenaient qu’ils étaient offerts par le Père Noël en personne. Mon frère, mon aîné de six ans, me brisa le cœur lorsqu’il me révéla que tu n'existes pas.

Des trois, Père Noël, tu es le seul pour qui j’ai encore de l’affection. Ta légende formée à partir d’un syncrétisme des plus improbables et ta silhouette débonnaire et bonhomme te confèrent, malgré tout, une certaine prestance.

Toutefois, je n’oublie pas que le système capitaliste a fait de toi – certes à tes dépens – son plus efficace VRP. Père Noël, qu’est-ce que tu brasses comme argent ?!
Père Noël, je t’aime quand même et même si tu n’existes pas, parce que parmi les millions d’enfants que tu fis asseoir sur tes genoux, aucun ne porta plainte contre toi pour attouchements ou agression sexuels. En ces temps troubles que nous vivons, je tenais à le préciser.

© Youssef Jebri, décembre 2025.


COMPLICES

COMPLICES

Que de fois n’ai-je pas entendu : « Je suis de tout cœur avec vous. Vous avez tout mon soutien ; mais je ne peux pas me permettre de faire grève. Il faut payer les factures, la traite de la maison, partir en vacances… La petite veut, pour Noël, la dernière console de jeux et le grand insiste pour changer d’ordinateur ! »
D'un interlocuteur à l’autre, les mots et la forme diffèrent mais le fond demeure similaire. Tous, chacun à sa manière, répondent en somme : « Cette fois-ci, et comme toutes les précédentes, c’est sans nous. »

Au vrai, résignés nous sommes devenus. Bien plus, nos actions et nos attitudes empêchent l’avènement d’un monde meilleur, solidaire et égalitaire. Pour l’oseille et la moulaga, pour notre pouvoir d’achat, nous avons rendu les armes et leur avons vendu nos âmes. Chacun, à sa façon et parfois avec zèle, endosse le rôle du contremaître, du chefaillon, de l’agent de maîtrise, du cadre qui rabroue et forcément recadre.

Nique la révolution universelle. Chacun sa gueule et vive la promotion individuelle.

Depuis la chute du mur de Berlin et la dislocation du bloc de l’Est, on nous assène qu’il n’y a pas d’autre système économique financièrement viable que le capitalisme. Financièrement… Finance… Le mot est lâché. L’économie s’est « financiarisée » ; le journal télévisé aussi. Le CAC 40, le Dow Jones, le Nasdaq, Wall Street, la City, les cours des devises et de la Bourse y ont leurs rubriques. Mieux, ils disposent de leurs propres médias grand public.

Depuis lors, imperceptiblement et sans coup férir, tout se mit à se mesurer à l’aune de la rentabilité financière, du coup de revient, du retour sur investissement et des gains de productivité. Le socialisme en profita pour avouer son accointance avec le libéralisme et le syndicalisme s’enfonça, sans honte, dans la voie du réformisme. Il n’est plus question de changer de système mais de s’en accommoder. Plus de place aux révolutions ; juste un peu d’indignation. Deux, trois NuitDebout et rentrez chez vous crever à genoux ou allongés. Loi travail, Gilets Jaunes, Réforme des retraites, désormais lors de chaque mobilisation sociale, chaque manifestation, les coups de matraque pleuvent sur ceux qui se mobilisent. Les opposants au capitalisme subissent des pressions et la répression ; enchaînent les garde-à-vue, les arrestations et les condamnations.

En près de quarante ans, le citoyen en relation avec les services de l’État est devenu un usager, un dossier numérisé facile à ficher en cas de nécessité. À l’hôpital, le patient est désormais un client, avec un coût de prise en charge, avant d’être une vie à sauver. Il faut tout « rationaliser ». Partant, le lycéen est une case à cocher sur ParcourSup pour s’orienter.

L’efficacité économique et sociale s’expose sur des bilans comptables conçus et toujours voulus excédentaires. Nous vivons à l’ère des managers. Ils ont même réussi à transformer l’écologie et la protection de l’environnement en marchés porteurs de croissance.

Cependant, les instituts de sondages et les agences de communication, bientôt rejoints par les « influenceurs », ont pris le contrôle de nos opinions. L’époque est au slogan, à la Com’, au buzz. Tout espace libre est perçu comme un panneau publicitaire potentiel.

Le bonheur s’évalue à la taille de l’automobile, de la Benz, la Merco, mercantile ! Honte aux locataires, vivent les propriétaires. Proudhon se retourne dans sa tombe. On exhibe ses vacances au ski en mode selfie. Qui n’a pas de Rolex a raté sa vie. Tant pis si ce bonheur est bien souvent factures, traites, dettes et prises de tête.

Inconsciemment ou non, nous avons enregistré ce message subliminal que le capitalisme nous susurre à l’oreille, dès notre naissance, encore au fond du berceau : « Pense à toi. Ici-bas, c’est chacun pour soi ! » À l’âge adulte, il ne cesse de nous ordonner : « Travaille, consomme et ferme ta gueule ». Jusqu'à ce qu’il daigne nous accorder un départ à la retraite, le plus tard possible, bien sûr.

© Youssef Jebri, octobre 2025.

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FRANCE : UN AVANT-GOÛT DE CE QUI NOUS ATTEND

France un avant-goût de ce qui nous attend


Lorsque Nicolas Sarkozy fut élu président de la république, en 2007, beaucoup d’entre nous crurent que nous avions atteint le fond ; que nous ne tomberions pas plus bas. En effet, cinq ans auparavant, un candidat de l’extrême droite s’était retrouvé au second tour de l’élection présidentielle. Une première dans l’histoire de la Vème république. Une infamie indélébile dans l’histoire du pays qui, hélas, se reproduirait.

Pour se faire élire à la tête du pays, le candidat Nicolas Sarkozy avait adopté une stratégie diabolique : siphonner les voix du Front national (FN). L’ancien ministre de l’Intérieur, qui déclarait vouloir « karcheriser la racaille », n’hésita pas à intégrer les thématiques favorites de l’extrême droite : l’immigration et la sécurité.

Cette élection présidentielle de 2007 constitue un moment essentiel dans le lent, mais tangible, glissement idéologique de la droite républicaine française vers l’extrême droite. À cet effet, la création, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale symbolise cet aggiornamento idéologique assumé. Par ailleurs, le discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Toulon (Var), en 2008, en pleine crise des subprimes, sonne encore comme une ode à un capitalisme triomphant et décomplexé car débarrassé de tout espoir d’un autre monde possible. Ce discours demeure encore la matrice économique d’une droite de moins en moins républicaine et définitivement celle du Grand Capital. N’est-ce pas Vincent Bolloré ?! N’est-ce pas Pierre-Édouard Stérin ?! N’est-ce pas Bernard Arnault ?!

La montée en puissance de l’extrême droite française au XXIe siècle pousse beaucoup d’hommes et de femmes politiques à la surenchère verbale, jamais sincère mais toujours théâtrale : France aux Français, remise en question du droit du sol, islamophobie évidente et répugnante, déchéance de nationalité, mise en avant avec insistance des racines prétendument judéo-chrétiennes de la France. Que tous ceux qui véhiculent ces inepties écrivent nénuphar avec un ph et non un f et peut-être qu’ils se souviendront que la France est d’abord et surtout de culture gréco-latine.

Lors du second tour des deux dernières élections présidentielles (2017 et 2022), Emmanuel Macron fut opposé à Marine Le Pen, candidate du FN devenu Rassemblement national (RN). Par ailleurs, pendant cette même période, le parti d’extrême droite obtint d’excellents résultats aux différents scrutins (les municipales, les européennes et les législatives).

Le Palais de l’Élysée semblait destiné à être occupé par la candidate historique du RN, Marine Le Pen. Or, celle-ci fut condamnée à cinq années d’inéligibilité avec exécution provisoire en attendant le procès en appel.

Paraît-il, en politique, il n’y a ni amitié éternelle ni inimitié éternelle ; il y a juste des intérêts du moment. Cette vision cynique du monde se vérifie encore une fois. Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen, hier adversaires et ennemis politiques, sont aujourd’hui, à la faveur des jugements les concernant, des soutiens mutuels. Désormais, ils ont un adversaire en commun : la justice. Sans une once de différence, les deux contestent un jugement prononcé à leur endroit mais également jettent l’opprobre sur les magistrats coupables, à leurs yeux, de les avoir condamnés.

La séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire est un des fondements de la démocratie. L’indépendance des juges garantit que la loi s’applique à tous, même – et surtout – à ceux qui l’écrivent. Aussi bien, il est surprenant de voir des personnages publics qui durant tout leur carrière politique réclamaient la sévérité contre les délinquants, les fraudeurs et autres tricheurs ; érigeaient la tolérance zéro en modèle absolu et estimaient la justice par trop laxiste, lorsqu’ils se retrouvent sur le banc des accusés – et Nicolas Sarkozy en est désormais un habitué – dénoncent avec véhémence l’acharnement de la justice et crient à la république des juges.

En démocratie, les juges appliquent la loi et celle-ci s’applique à tous car nul n’est au-dessus d’elle ; c’est le principe de l’État de droit.

Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen contestent des décisions de justice qui leur sont défavorables. C’est humain, dirons-nous. Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, et Gérald Darmanin, Garde des Sceaux après lui aussi être passé par la place Beauvau, ont des attitudes différentes. Tous les deux, dans le cadre de leurs fonctions, s’attaquent ouvertement à l’État de droit.

Bruno Retailleau considère que : « L’État de droit, ça n’est pas intangible, ni sacré ». Ces propos font froid dans le dos car ils émanent du premier flic de France !

De son côté, depuis qu’il est à la tête du ministère de la Justice, Gérald Darmanin a, à plusieurs reprises, délibérément violé le droit européen, notamment en ce qui concerne les reconduites à la frontière de personnes en situation irrégulière. La course aux électeurs d’extrême droite saute aux yeux. Les deux ministres, titulaires de portefeuilles régaliens, pensent déjà aux prochaines échéances électorales : l’an prochain, les municipales et, en 2027, la présidentielle.

En France, en cet automne 2025, le ministre de l’Intérieur et celui de la Justice constituent de véritables menaces pour l’État de droit et, in fine, pour la démocratie. En effet, seuls les régimes autoritaires s’affranchissent du respect des lois. Un avant-goût de ce qui nous attend dans les semaines et les mois à venir.

© Youssef Jebri, octobre 2025.

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MAROC : DE LA LIBERTÉ DE PENSER

MAROC YJ
Je ne connais pas personnellement Ibtissame Lachgar. Pourtant, il y a un mois, elle vint rejoindre la cohorte de personnes incarcérées qui hante mon esprit. En effet, le 10 août 2025, elle fut arrêtée et, après sa garde-à-vue, placée en détention provisoire. La justice marocaine lui reproche d’avoir publié sur les réseaux sociaux une photographie où elle arbore un tee-shirt portant l’inscription : « Allah is lesbian », « Allah est lesbien ». Le 3 septembre, elle fut condamnée à deux et demi de prison et 50 000 dirhams (près de 4 800 euros) d’amende pour « atteinte à l’islam ».

Ironie du sort, le jour même de ce verdict décédait Ahmed Zefzafi, le père de Nasser Zefzafi, un des leaders du mouvement Hirak, condamné à vingt ans de prison en 2018 pour « atteinte à la sécurité de l’État » et détenu avec ses camarades à la prison de Tanger.

De prime abord, rien ne lie Ibtissame Lachgar et Nasser Zefzafi. La première est une militante et activiste féministe qui n’hésite pas à mettre en avant son athéisme. Le second, quant à lui, est un militant des causes sociales qui s’appuie sur des références et un paradigme religieux, ceux de l’islam. La justice marocaine les a unis en les incarcérant. Ibtissame Lachgar, Nasser Zefzafi et ses compagnons de lutte sont des prisonniers politiques. Leur libération est notre combat, que nous partagions ou non leurs idées.

À l’été 2024, certains se réjouirent lorsque plusieurs journalistes et militants marocains furent libérés sur grâce royale. Quand l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal fut arrêté, en novembre de la même année, par les autorités algériennes et emprisonné, les mêmes s’exclamèrent : « Vous voyez, au royaume du Maroc, il y a une véritable liberté d’expression ». Sous-entendu que ce n’est pas le cas chez le voisin honni, l’Algérie.

Pour ma part, je ne suis pas dupe. Au Maroc du roi Mohammed VI, trois sujets tabous demeurent : la monarchie, l’islam et l’intégrité territoriale. Quiconque les aborde s’expose à des poursuites judiciaires, avec la prison toujours au bout du chemin.

Depuis que j’écris et milite pour un monde solidaire et égalitaire, je ne me rends plus au Maroc, pays de ma naissance. Mon dernier séjour dans le pays de mon enfance et mon adolescence remonte à près de vingt ans.

Je refuse de me retrouver en prison juste pour avoir osé écrire et dire :
« De quel droit le roi est-il au-dessus des lois ?
La monarchie alaouite n’est pas un régime démocratique.
Allah n’existe sûrement pas.
Les Sahraouis doivent pouvoir décider d’eux-mêmes de leur avenir. Ils ont le droit de réclamer leur indépendance.
La corruption et les cooptations sont les uniques modes de gestion des affaires de la nation ».

Les geôles marocaines sont déjà pleines de libres-penseurs. Ne les oublions pas.

© Youssef Jebri, septembre 2025.


PROLÈTAIRES SANS FRONTIÈRES

Illustration proletaires
Quelques-uns des personnages de cette histoire rient à pleines dents, en dépit d’une vie qui refuse obstinément de leur sourire ; cependant que d’autres, définitivement timides ou couards, s’effacent et laissent passer leur chance. Tous traînent leurs erreurs du passé – fardeaux trop lourds à porter – en solitaires n’aimant pas la solitude. Presque tous tiennent à la vie mais peu consentent à se suffire de survivre et à cesser d’aimer.

Beaucoup de ces personnages aiment le soleil, même si ses rayons peuvent parfois être noirs. Il y a forcément ceux qui ne pensent qu’à partir, fuir pour aller vivre ailleurs et qui, en attendant l’heure de l’improbable départ, comptent les coups et pansent leurs blessures.

À force de rêver éveillés, certains finissent par rêver leur vie. Ils ont envie d’être ce qu’ils ne sont pas et oublient d’être ce qu’ils sont. Ils espèrent fuir le temps présent en se projetant dans un futur qu’ils n’imaginent pas autrement que meilleur. Malheureusement, endormis ou éveillés, les rêves laissent irrémédiablement place à un quotidien fait d’espoirs brisés, de raisons d’être envolées, d’illusions perdues et d’attentes déçues. Beaucoup ne réussissent à survivre au présent qu’en se remémorant de brefs moments de bonheur vécus par le passé.

Il y a encore, et surtout, des individus qui errent, avancent sans savoir où aller. Ils marchent au hasard, certains de ne parvenir à rien, innocents sans le savoir, coupables sans le vouloir, toujours partis, jamais arrivés nulle part. Pour ceux-là, l’amour n’est qu’un espoir inlassablement fuyant et constamment distant ; une ligne d’horizon au loin qui jamais ne se rapproche ; qui bien au contraire, chaque jour s’éloigne davantage ; une rencontre sans cesse reportée, qui dès le lendemain matin, au lever du jour, s’envole pour toujours.

Tous ont en commun d’être des urbains depuis leur naissance et d’avoir toujours évolué au pied des tours, ces immeubles aux innombrables étages. Les odeurs qui parviennent à leurs narines sont celles des poubelles, des immondices qui s’amoncellent sur le bas-côté de la chaussée et des gaz émis par les cars, les bus, les camions et les automobiles, devenus depuis fort longtemps les maîtres incontestés de la ville.

Où qu’ils soient, ils ont surtout en commun d’être raillés par ceux qui vivent heureux, citoyens satisfaits de l’action et des décisions de leur président ou sujets dévoués de leur majesté. Aux yeux de ceux-là, leur république ou leur royaume sont des pays de cocagne. Normal, ils ne manquent jamais de fric, n’évoluent que dans le chic, l’apparat et l’amour de soi, se font servir et donnent des ordres avec un réel plaisir se faire obéir.
Définitivement, nous ne sommes pas du même monde.

© Youssef Jebri, septembre 2025.


IBTISSAME, BOUALEM, SALEM ET TOUS LES AUTRES

Youssef Jebri

Ibtissame Lachgar est une activiste féministe marocaine qui revendique son athéisme. Depuis le 10 août 2025, elle est placée en détention provisoire en attendant son procès qui doit se tenir le 27 août. Elle est accusée d’« insultes à l’islam ». La justice marocaine lui reproche d’avoir publié une photo d’elle sur les réseaux sociaux où elle arbore un tee-shirt portant l’inscription : « Allah is lesbian », « Allah est lesbien ».

Boualem Sansal, quant à lui, est détenu en Algérie depuis novembre 2024. Au printemps 2025, il fut définitivement condamné à cinq ans de prison pour « atteinte à la sûreté de l’État ». À en croire la justice algérienne, l’écrivain menace l’unité du pays en déclarant qu’une partie du Sahara algérien fut historiquement sous souveraineté marocaine !

Salem est un jeune militant français. En juin de cette année, il participa, avec d’autres camarades, à une action consistant à interpeller le Premier ministre, François Bayrou, lors d’un déplacement officiel de celui-ci en Charente-Maritime. « À tous les enfants qui se font violer. Vous avez des comptes à rendre aux gens qui n’ont pas un sou. Vous n’avez rien à faire ici », lança-t-il à l’adresse du chef du gouvernement. Il fut aussitôt arrêté et placé en garde-à-vue pour « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique ». Il fut condamné à un stage de citoyenneté obligatoire et à ses frais.

Chaque fois que j’apprends, et malheureusement cela se produit souvent, que quelque part dans le monde, une personne célèbre ou inconnue est poursuivie pour les mots qu’elle écrit, chante ou scande, mon esprit me suggère une lecture. Toujours la même, celle du discours qu’Albert Camus prononça, le 10 décembre 1957, lors de la remise du prix Nobel de littérature cette année-là.

En effet, la création littéraire m’impose bien souvent une vie de reclus. Elle nécessite la solitude du travail, rompue que par de rares retraites de l’amitié et les toujours indispensables actions et mobilisations militantes. « Mais, comme le précise si bien Albert Camus, le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retenir par les moyens de l’art ».

Depuis plus de vingt ans, j’ai fait de cette posture une règle intangible. Ici, mes écrits servent d’abord à dénoncer toutes les atteintes aux droits humains et aux libertés fondamentales. Alors, Ibtissame, Boualem, Salem et tous les autres, vous avez tout mon soutien. Un soutien inconditionnel et indéfectible.

© Youssef Jebri, août 2025.

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FÂCHONS-NOUS

Fâchons_nous

Ah ! les repas de famille et les soirées entre amis ! Maintes fois, on m’a prévenu : « Aujourd’hui pas de politique, ni à table ni en dehors. »
Lors de retrouvailles familiales, de rencontres amicales ou de déplacements professionnels, d’aucuns estiment que « parler politique » provoque la discorde.
« De toutes les façons, personne ne comprend rien à toutes ces guerres et ces tensions. Les crises au Moyen-Orient, c’est encore pire. Les Arabes et les Juifs s’entredéchirent depuis plus d’un siècle. C’est compliqué, tu sais. C’est difficile de se faire une opinion au sujet de ces vieilles histoires. Quand elles ont commencé, nous n’étions pas nés.
« Il est inutile que nous créions de l’animosité entre nous à cause d’évènements qui se déroulent loin de chez nous et dont nous ne connaissons ni les tenants ni les aboutissants. Nous n’allons pas nous disputer à cause d’Israël, Donald Trump, Vladimir Poutine, Gaza ou des mollahs. Non ! Franchement ! Crois-moi, tout le monde s’en fout de Netanyahou. »

Eh bien si ! Justement, crevons l’abcès. Fâchons-nous une bonne fois pour toutes.
Tout d’abord, ce qui suit n’est pas une de ces discussions pleines de digressions qui empêchent de se faire une opinion. Ici, le propos est de relater des faits qui, non seulement, perdurent depuis des décennies mais se répètent inlassablement. Ce qui suit ne constitue en aucun cas une liste exhaustive ; il s’agit d’un canevas de description de faits incontestables dont ces deux pays se rendirent coupables. […]


LES AUTRES

Les autres
Je ne découvris pas le racisme en m’installant en France. De l’autre côté de la Méditerranée, le rejet de l’autre – car prétendument diffèrent et donc dangereux – prédomine également.
Au Maroc, les Berbères sont divisés. De vieilles histoires, d’anciennes querelles de territoires entretiennent de sempiternelles haines. Aujourd’hui encore, les anciens veillent à ce qu’un aucun mariage intertribal – ou si peu – n’ait lieu.
Les clichés ancrés dans l’imaginaire collectif ont la peau dure. Les Berbères du Souss (région du sud du Maroc) sont des commerciaux ; pour preuve, ils ont investi en masse les commerces de proximité, les fameuses épiceries de quartier. Leur richesse ne serait pas due à leur rude labeur mais à leur avarice, leur goût du gain et leur âpreté dans le négoce.
Le Rifain, quant à lui, étiqueté éternel rebelle, serait réfractaire à tout ordre, surtout s’il provient de Rabat, la capitale du royaume.
Toujours selon ces antiques antiennes, tous les Berbères haïraient les Arabes, surtout les Fassis, représentants ultimes de la bourgeoisie marocaine.
De nombreux humoristes locaux et internationaux – n’est-ce pas le « Marrakech du rire » ?! –, flairant le bon filon, ont fait de ces rivalités, réelles ou supposées, leur fonds de commerce. Même le rire est devenu communautaire.

Toutefois, très tôt dans mon existence, je compris que trois catégories d’individus s’attirent la haine d’une majorité à la fois d’Arabes et de Berbères : le Noir, le Juif et l’Autre, cet étranger qui n’est pas né dans le pays et dont la foi n’est pas musulmane.
Pour de trop nombreux Marocains, le Noir demeure un « h’âzi », un « khdim », un « ould l’âbid », un négro, un serviteur, un fils d’esclave. Les Subsahariens qui se rendent au Maroc afin de tenter la traversée de la Méditerranée se retrouvent confrontés à ce racisme latent présent dans la société marocaine. Parce qu’ils sont noirs, ils subissent des exactions et des humiliations de la part de la population et des autorités locales.

Au Maroc, j’ai également baigné dans l’antisémitisme. Le mot « ihoudi », le Juif, est aussi usité en guise d’insulte à l’adresse de celui qui est considéré comme fourbe, vil. Cette insulte est tellement chargée de mépris que ceux qui la prononcent se doivent, par convenance et respect vis-à-vis de leur interlocuteur, de la faire suivre, aussitôt formulée, de l’expression « hachak », « Excuse-moi d’être aussi vulgaire ».

L’Autre, l’étranger, surtout lorsqu’il est blanc, est le « gaouri », le mécréant par excellence. En visite au Maroc, il est unanimement et définitivement perçu comme argenté, généreux et, disons-le, quelque peu naïf. Les devises des touristes attisent les convoitises. Ainsi, l’étranger est au choix un pigeon à plumer, une proie à ferrer ou, au mieux, un visa possible pour émigrer.

En décidant de quitter mon pays de naissance, le Maroc, pour venir vivre en France, je me préparai à rencontrer le racisme, convaincu que je devrais à mon tour l’affronter. Je dois même avouer que je redoutais d’y être confronté. J’appréhendais les manifestations matérialisant ce sentiment de haine. Pour moi, le racisme s’exprime nécessairement avec des mots, des paroles, des gestes et des actions clairement identifiés. Je m’attendais donc à des attaques directes, des insultes et autres bassesses physiques et verbales.
Je reconnais que je me suis trompé. Bien sûr, je me suis entendu dire à l’entrée d’une boîte de nuit : « Ce soir, ça ne sera pas possible ! ». J’ai également subi quelques contrôles d’identité motivés uniquement par mon faciès de « mec métèque ». Néanmoins, j’avoue que je m’attendais à bien pire que cela. Tant mieux, serais-je tenté d’écrire ?! Hélas ! non. Depuis que je vis en France, j’ai appris que le racisme s’exprime le plus souvent de manière plus pernicieuse.
Affirmer que la discrimination peut être positive, c’est reconnaître qu’elle existe et que nous nous devons d’accepter son existence et, pour certains, en subir les méfaits. Désolé mais je refuse de voir la France, pays chéri depuis l’enfance, renier sa devise et bafouer ses principes.
« Liberté, égalité, fraternité : c’est juste une devise identique à une promesse électorale. Elle n’engage que ceux qui y croient ! », me répètent quelques-uns de mes amis.
Je ne les écoute pas. Je persiste à croire que la république se doit de veiller à ce que l’équité soit un droit respecté. Je veux qu’elle s’attache à préserver mes droits avant de prétendre m’assurer l’égalité des chances.
Pour pallier la difficulté que je pourrais rencontrer à trouver un emploi à cause de la consonance de mon nom et prénom et de la photographie jointe à mon curriculum vitae et à ma lettre de motivation, la république me suggère d’adresser une demande anonyme à mon futur employeur. En me proposant une telle solution, la république reconnaît que les employeurs éliminent certaines candidatures en raison des faciès et des noms des demandeurs. Il n’est pas nécessaire que le Rassemblement national soit au pouvoir pour que le principe de préférence nationale soit appliqué ! La république devrait édicter des lois qui permettent de combattre les discriminations et non pas proposer des solutions pour les contourner.
J’exige que la France cesse de me considérer comme un individu infréquentable et dangereux. Beaucoup voient en moi un immigré et non un Français car je suis basané et né à l’étranger, de surcroît au sud de la Méditerranée.
Je voudrais que la France cesse de croire que tous les Arabes sont des musulmans, de confondre islam et islamisme et de considérer que tout musulman est un terroriste potentiel, un djihadiste en sommeil. Je le dis et l’écris sans ambages mais avec beaucoup de tristesse : un air d’islamophobie plane sur le pays.
Certains, à la suite de la meute, peuvent diagnostiquer la paranoïa aiguë. Aussi bien, laissez-moi vous narrer trois vieilles histoires, de l’époque des balbutiements des réseaux sociaux, au début des années 2000.

Qui se souvient du bagagiste de Roissy ? Aux yeux de l’opinion publique, ce jeune – à l’époque –, employé de l’aéroport Charles de Gaulle – lieu ô ! combien sensible et objet de toutes les attentions depuis les attentats du 11 septembre 2001 – était forcément un terroriste djihadiste. L’argumentaire avancé par l’accusation semblait imparable. En sus de l’arsenal découvert dans le coffre de son automobile, le bagagiste de Roissy présentait les caractéristiques du parfait islamiste : un jeune homme de moins de trente ans, immigré de seconde génération, d’origine maghrébine et donc obligatoirement musulman. Les forces de l’ordre n’ont pas malheureusement le monopole de la bavure. L’enquête conclut qu’il s’agissait d’un coup monté par la belle-famille du jeune homme. L’opinion publique, grâce notamment au matraquage des médias et aux prises de parole hâtives et hasardeuses de responsables politiques de l’époque, lui dénia le droit à la présomption d’innocence. Le bagagiste de Roissy porte aujourd’hui encore les stigmates de ce lynchage médiatique.

À la même époque, une femme porta plainte pour agression raciste dans le RER. La France entière s’émut. Même le président de la république exprima sa douleur et son soutien à la victime. Tout le monde fut outré par cette agression. La victime donna une description fort précise de ses agresseurs qui, convaincus qu’elle était juive, lui auraient – selon ses dires – dessiné des croix gammées sur le corps. Elle décrivit ses agresseurs comme des jeunes issus de l’immigration. Elle joua des amalgames bien répandus au sein de l’opinion publique : banlieues = immigration = Arabes + Noirs = islam = violence = antisémitisme. Pour certains, l’histoire était plus que crédible. Un rafraîchissement de la mémoire s’avère nécessaire pour ceux qui auraient déjà oublié. Il n’eut jamais d’agression : la plaignante était une mythomane. En revanche, il y eut non pas une mais des victimes : les habitants des quartiers populaires encore une fois voués aux gémonies, encore une fois montrés du doigt.

Je revois aussi ce père face aux caméras, au journal télévisé de 13 heures. Immigré tunisien, il défendit son fils, un jeune Français, âgé d’une vingtaine d’années. Depuis quelques jours, son fils faisait la une des médias. D’origine maghrébine et naturellement musulman aux yeux des journalistes, il avait nécessairement obéi à cette instruction divine et participé aux attentats de Londres. Le temps passa et l’enquête vint corroborer les propos du père et innocenter cette jeune victime d’une nouvelle forme de double peine. Il est décédé, tué par le terrorisme islamiste et, même mort, il continue de subir le racisme.

Je ne cesserai jamais de répéter que les politiques nous divisent et que les religions nous séparent. La suite vous la connaissez également : non à la guerre des races ; oui à la lutte des classes. Donc restons groupés et... faisons bloc.

© Youssef Jebri, mai 2025.


LETTRE À UN AMI ISRAÉLIEN

Lettre YJ
J’ai longtemps hésité avant de t’écrire cette lettre. Devais-je user du vouvoiement ou du tutoiement ? J’étais convaincu que puisque cette lettre était ouverte, donc publique, le recours au vouvoiement s’imposait. Toutefois, dès les premiers mots, le vouvoiement s’effaça au profit d’un tutoiement bien plus naturel.

En effet, je ne puis pas faire semblant. Tu fus, et j’espère que tu le demeureras pour toujours, un ami. Nous nous rencontrâmes à la fin du siècle dernier, à Casablanca, au commencement de nos “années collège”. Nous devînmes rapidement inséparables, toujours fourré l’un chez l’autre.

Grâce à toi et ta famille, je découvris les fêtes et les traditions juives. Je participai à ta bar-mitsva. Je vis la fierté dans les yeux de tes parents. Tu m’invitais souvent les week-ends. Je pus ainsi assister et participer à de nombreux sabbat. La “skhina” préparée par ta tante Suzanne était un véritable délice.

Toi, tu squattais le mois de ramadan à la maison, le premier à table pour déguster l’”hrira”, les “chebakiya” et les “mssemen” confectionnés par ma mère. Nous avions un point commun : à table, nous étions les seuls à ne pas jeûner, mais assurément pas les derniers à nous régaler.

Lors de chaque fête de l’Aïd, tu venais à la maison avec un plaisir non-dissimulé pour assister au sacrifice du mouton. En repartant, tu emportais un morceau de gigot que ma mère offrait systématiquement à tes parents.

Nous parlions de tout, sans tabous. Nous partagions nos moindres secrets ; faisions nos bêtises d’adolescents ensemble et draguions bien souvent les mêmes filles.

Te souviens-tu de Carole B. ? Peut-être que oui ; peut-être que non. Pour ma part, elle est toujours présente dans mon esprit. Impossible de l’oublier. Non pas qu’elle fût d’une rare beauté - elle était malgré tout très charmante – mais parce qu’elle fut à l’origine de mon premier chagrin d’amour. Pourtant, elle ne sut jamais que je l’eus aimée. Tu m’avais persuadé de taire et d’oublier ma passion.

“Youssef, tu ne peux pas sortir avec elle !”, me lanças-tu à brûle-pourpoint.

Je n’eus pas le temps de réagir que tu enchaînas :

“Réfléchis. Elle ne voudra jamais. Elle est juive !”

La claque fut terrible. Inoubliable. Douloureuse. Ce jour-là, je compris que pour certains l’amitié, la fraternité et l’amour ont des limites et les réservent aux membres de leur communauté et non à l’ensemble de l’humanité. Triste réalité.

Nous fêtâmes ensemble la libération de Nelson Mandela et la chute du mur de Berlin. Nous crûmes sincèrement qu’un monde meilleur, car solidaire et égalitaire, verrait le jour. En chœur, nous disions déjà que la seule solution au conflit israélo-palestinien est l’existence de deux États.

Nos “années lycée” furent marquées par la première guerre du Golfe. Saddam Hussein, après avoir envahi le Koweït, envoya ses missile Scud sur Israël. Tu répétais à l’envi :

“J’ai deux pays. Le Maroc et Israël. Quiconque les attaque s’attaque à moi et ma famille.”

Déjà là, je sentis que ta vision et ta conception de l’amour de la nation nous séparaient. Il ne s’agissait déjà plus d’un chauvinisme bon enfant ou d’un patriotisme quelque peu exacerbé. Imperceptiblement, tu t’engageais sur le chemin d’un nationalisme protecteur, voire vengeur.

Le baccalauréat en poche, nous partîmes en France pour poursuivre nos études supérieures et nos chemins se séparèrent.

Pendant plus de dix ans, je n’eus plus de tes nouvelles. En 2008, grande fut ma surprise lorsque je reçus dans la boîte courriel de mon site internet un long message de ta part.

Visiblement, tu avais lu quelques-uns de mes ouvrages et entendu ou vu une de mes rares interventions à la télévision ou à la radio.

Après les salutations de rigueur, tu laissas s’exprimer toute ta colère. Tu considérais mes livres et mes écrits comme de viles attaques contre le Maroc, le roi, la famille royale et l’ensemble de la nation. Rien que cela ! Tu te fis, tout au long de ton courriel, le procureur zélé du roi et de la monarchie marocaine. Tu rappelas ce que devait la communauté juive marocaine à la monarchie alaouite et plus particulièrement à Mohammed V, le grand-père de l’actuel monarque marocain. En effet, le sultan de l’époque refusa de livrer les Juifs marocains au gouvernement de Vichy. Tu m’assuras que bien que tu effectuasses ton alya, tu te considérais toujours marocain et fier de l’être.

Il ne s’agissait plus d’un nationalisme aveugle. Au nom d’une reconnaissance éternelle pour la protection assurée lors de la Seconde guerre mondiale, tu accordais un blanc-seing à une monarchie qui, aujourd’hui encore, emprisonne et torture ses opposants !

Ma réponse resta lettre morte. Sûrement que tu ne voulais pas débattre. Et tu disparus.

Depuis le 7 octobre 2023, je pense régulièrement à toi. J’espère qu’aucun membre de ta famille ne fut victime de l’ignoble attaque du Hamas.

J’ai de nombreuses questions à te poser. Est-ce que toi aussi tu considères toute critique vis-à-vis d’Israël comme de l’antisémitisme ? Est-ce que toi aussi, à l’instar de la meute, tu justifies les massacres dans la bande de Gaza au nom du droit à la sécurité de l’État israélien ? Comment qualifies-tu les bombardements d’écoles, d’hôpitaux, de camps de réfugiés, le blocus humanitaire, les assassinats de journalistes, les dizaines de milliers de morts et la construction de nouvelles colonies en Cisjordanie ? N’est-ce pas un génocide qui se déroule sous nos yeux ?

Écris-moi s’il te plait. J’ai besoin de tes réponses.

© Youssef Jebri, mai 2025.